À fleur de peau… claire

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Oumou Diakité | Dossier Santé

Fati aura bientôt trente ans et elle a déjà passé la moitié de sa vie à blanchir sa peau. Quand on a fait ce constat ensemble, elle a baissé la tête. Elle a trifouillé ses doigts, bougé sa jambe droite qui rebondissait sur les pieds de sa chaise et a fini par dire : « Oui, ça fait longtemps. »

Cette entrevue a failli ne pas avoir lieu, car la honte de raconter cette histoire, de s’avouer encore dans le piège, de mettre des mots sur ce que l’on tait depuis des années, cette honte-là, elle colle à la peau ; à la peau malade avec une certaine pâleur, comme après une longue fièvre. Et cette fièvre-là, on l’appelle : le blanchiment pigmentaire.

Elle poursuit en balbutiant quelque chose qui devait ressembler à « Je ne pensais pas que, dans ma vie, j’allais parler de ça. Tu sais, c’est des choses qu’on dit après, quand on est plus vieux et qu’on a arrêté aussi. Mais, comme tu es déjà là, allons. »

La honte, chez Fati, n’est pas un simple malaise passager. Elle est structurelle. Elle s’est déposée lentement couche après couche, comme les crèmes qu’elle appliquait à quatorze ans dans la salle de bain familiale avec sa mère et ses autres sœurs.

C’est une sorte de rituel familial, de moment mère-fille ou, tristement, un rite de passage. C’est un peu une culture ; Fati dit que c’est comme se brosser les dents : « Tu fais ça tous les jours. »

Fati n’a jamais oublié la première fois. C’était une lotion achetée au marché, « pour éclaircir un peu », disait la vendeuse, « juste pour donner bonne mine. »

Les résultats sont vite venus. Trop vite. La peau plus pâle, certes, mais aussi plus fine, plus sensible, plus irritée, plus hétérogène, plus vulnérable. Et cette drôle de joie, mêlée de culpabilité, qui l’a submergée quand les gens lui ont dit qu’elle était plus jolie comme ça.

C’est là que commence la gêne. Quand l’approbation sociale se confond avec l’effacement de soi. Quand elle a cru comprendre que, pour être aimée, il fallait d’abord s’effacer un peu.

LE COMMERCE DE LA PEAU CLAIRE

Bien avant que Fati n’ouvre son premier pot de crème éclaircissante, d’autres femmes, dans d’autres époques, avaient déjà entamé ce combat silencieux contre leur propre mélanine. Aujourd’hui, par ailleurs, l’industrie du blanchiment de peau est estimée à 11 milliards de dollars par an à travers le monde.

Au Congo, on parle de « maquillage » ; au Sénégal, de « xessal » ; au Cameroun, de « décapage » ; au Niger, de « dorot » ; au Mali de « tcha-tcho » ; au Gabon d’ « ambi », au Togo d’ « akonti ».

Des termes différents pour une même quête : celle d’une peau plus claire, perçue comme une clé vers une beauté normée, une réussite sociale, voire une protection contre certaines discriminations.

Les méthodes étaient souvent rudimentaires, mais non moins dangereuses. Fati nous parlait même de « mélange cuisine » que sa mère ajoutait aux lotions achetées au marché pour tenter coûte que coûte d’être le plus clair possible.

En effet, il y a des régions du corps qui se décolorent mal — notamment les coudes, les genoux, le cou, les mains.

Alors, il n’y avait rien de plus fou que d’ajouter du liquide vaisselle, du dentifrice, des défrisants, des cristaux de soude, du ciment ou de l’acide de batterie. Fati précise que sa mère ne mélangeait pas tous ces produits ensemble, mais qu’elle sait que ça se faisait.

« Maman avait une préférence pour les défrisants. Et puis, c’est logique, ça enlève ton crépu pour avoir des cheveux de Blanc bien lisses, donc forcément, ça dissout un peu ta couleur de peau aussi. 

« Dissoudre ? », ai-je alors répété. « Pas vraiment dissoudre… Mais ça t’enlève ta couleur foncée, quoi. » Et puis nous nous sommes tues.

Le blanchiment n’est pas sans conséquence. Les effets secondaires vont de l’irritation cutanée à des complications plus graves, telles que des syndromes néphrotiques, des ochronoses exogènes, des cancers de la peau et d’autres affections dermatologiques sévères.

Malgré ces risques, la dépigmentation volontaire s’est enracinée dans les sociétés africaines et touche entre 25 à 67 % des populations féminines africaines, indépendamment de leur niveau socio-économique ou éducatif.
« Tu ne peux pas dire que le blanchiment, c’est une affaire de pauvres. Quand j’étais adolescente, toutes les filles le faisaient. Même celles qui avaient leurs maisons à La Gombe à Kin’ (Kinshasa, République Démocratique du Congo). C’est un fantasme. Y a pas que les petites pauvres noires qui veulent être plus claires. »

Soins tendances

Je suis allée à la rencontre d’un établissement dermo-esthétique, puis ai visité quelques magasins vendant des produits africains et que l’on appelle plus vulgairement « les exotiques ».

Kristina DUPONT, propriétaire du Studio K sur la rue Saint-Denis, m’accueille dans son bureau. Vêtue d’une blouse blanche et d’un grand sourire, je la questionne sur l’envers du décor de ces fameux instituts esthético-éclaircissants.

Et déjà, il est possible de dire que cette conversation fut très rassurante. En effet, Kristina a su utiliser le discours qu’il fallait pour ce grand sujet.

À Studio K, on évite le terme « blanchiment » et on préfère plutôt ceux « d’éclaircissement », « d’unification du teint » ou encore de « correction pigmentaire ». Le lexique est lissé, à l’image des peaux rêvées par une clientèle de plus en plus nombreuse.

La demande ne faiblit pas — elle augmente. Chaque année, dit-elle, les rendez-vous se multiplient, portés par une clientèle féminine, âgée en moyenne de 25 à 35 ans, et venue de plusieurs horizons : femmes noires, maghrébines, asiatiques, moyen-orientales. Parfois même des femmes blanches.

Alors, ce phénomène, loin d’être marginal, est devenu transversal.

Cependant, les motivations profondes restent floues. Kristina ne les interroge pas. Elle se concentre sur l’aspect technique, dermatologique, parfois esthétique. « Les raisons sur le désir de ces femmes restent confidentiel, nous ne leur posons pas de questions. »

Une posture professionnelle, mais qui dit aussi l’évitement — peut-être nécessaire — des dimensions symboliques et politiques du geste.

Ce que l’on comprend entre les lignes, c’est que les réseaux sociaux ont largement contribué à normaliser cette pratique. Le teint clair, uniforme, sans tache ni variation, s’est imposé comme un idéal diffus, alimenté par des images retouchées, des filtres lissants, des influenceuses devenues prescriptrices de cosmétiques éclaircissants.

L’éclaircissement n’est plus perçu comme une dissimulation honteuse, mais comme une étape supplémentaire d’un « parcours beauté ». Alors, ce que certaines vivaient hier comme une forme d’effacement de soi devient aujourd’hui un geste de soin, au même titre qu’une exfoliation ou une épilation. L’exfoliation est un soin de la peau qui permet de peler les couches de l’épiderme pour améliorer la qualité de la peau (atténuer les taches, par exemple). L’épilation ne concerne que les poils.

L’établissement propose un traitement au laser spécialement conçu pour les peaux noires. Les techniques classiques, longtemps inadaptées aux peaux noires, provoquaient des douleurs. Ici, la promesse est celle d’un traitement indolore, progressif et encadré.

Le discours se veut rassurant : « Pas de danger », affirme-t-on, à condition d’être suivi par des professionnels. Les effets secondaires existent, mais sont présentés comme maîtrisables.

Reste que les limites sont posées. On ne change pas de couleur de peau, insiste Mme Dupont. L’éclaircissement doit rester mesuré, justifié et réversible. Lorsqu’elle sent qu’une demande devient excessive, irréaliste ou motivée par un rejet de soi, elle dit non.

Une manière de maintenir une ligne éthique à une époque où la tentation de la transformation radicale est constante.

Le discours est clair : on ne vend pas la blancheur, on vend une version « améliorée » de soi. Mais cette « amélioration » repose encore, souvent, sur une hiérarchie des teints. La clarté reste une référence implicite. Ce n’est plus le « blanc » absolu qui fascine, mais le « clair » accessible, maîtrisable, socialement valorisé. Une norme réinventée, plus fluide, mais toujours aussi normative.

LA CLARTÉ EN LIBRE-SERVICE

Après avoir quitté le calme aseptisé de Studio K, j’entre dans un tout autre endroit. Et entre les perruques, les poudres de gombo, le soumbala, les beurres de karité et les encens, trônent aussi les crèmes éclaircissantes.
Parfois bien en vue derrière une caisse ou aux allées du magasin, et puis parfois glissées plus discrètement sur une étagère latérale.

Dans ces deux magasins, je vois une gamme de produits familiers : BelDam, avec deux lignes alignées. La classique. Et la fameuse bouteille bleue : la gamme éclaircissante.

Les vendeurs ne sont pas très bavards. À mes questions sur la différence entre les deux produits ou sur la composition, les réponses sont brèves. Polies, mais peu engagées. La crème éclaircissante se vend, oui. Moins que la version classique, mais presque autant.

« Ça dépend des personnes », me dit l’un d’eux, sans lever les yeux de son téléphone. Un autre ajoute : « Y en a qui veulent juste enlever les taches. D’autres veulent être plus claires. C’est chacun. »

Rien ici ne ressemble aux précautions évoquées par Kristina Dupont. Pas de discours rassurant, pas de mise en garde. Mais ce ne sont que des vendeurs, j’imagine. Alors voilà, c’était juste un rayon parmi tant d’autres. Une offre posée là, comme n’importe quelle autre crème. Le produit est détaché de tout contexte. Il est vendu sans histoire. Sans interrogation.

Et pourtant, il y a un monde entre ces flacons — entre un soin prescrit, encadré, discuté, et ce commerce quotidien, flottant, silencieux. Ici, l’éclaircissement n’est ni un débat ni un tabou : c’est un produit de consommation et je vois bien qu’ils sont surpris et détachés de mes questions.

Ce contraste entre l’univers médicalisé du salon esthétique et la logique commerciale de ces magasins de quartier révèle une chose essentielle : le blanchiment n’est pas un geste unique, mais un spectre qui se loge entre le soin dermatologique et la routine du samedi. Il touche des corps, des imaginaires, des habitudes. Il évoque une norme qui ne dit pas son nom et qu’on peut acheter en flacon.

Et pendant qu’on en discute dans ce magazine, dans des colloques, dans des films comme celui de Mme Sow, dans des salons spécialisés, d’autres continuent de s’éclaircir dans le silence des rayons, à l’abri des questions, loin des jugements même sans se soucier aux risques que ce traitement peut comporter.

TIMPI TAMPA

Nous avons eu l’occasion de visionner le film Timpi Tampa (2024) ; un long-métrage d’Adama Bineta SOW produit par Oumar SALL, qui a gagné plusieurs prix dans le cadre du 41e Festival international de cinéma Vues d’Afrique.

Dans un bureau de Vues d’Afrique, pendant une heure et vingt-trois minutes, nous suivons la grande aventure de Khalilou, qui tente de sauver sa mère atteinte d’un cancer de la peau des suites, entre autres choses, du blanchiment pigmentaire qu’elle opérait depuis des années.

À la différence de Fati qui a commencé toute jeune, la mère de Khalilou a commencé à se blanchir la peau quand son mari a pris une seconde femme. Une seconde femme bien plus claire et dans l’imaginaire de cette femme : bien plus belle.

Ce film met en lumière les pressions sociales et les normes de beauté imposées aux femmes noires, souvent influencées par des idéaux valorisant la peau claire. En effet, au cœur de l’histoire, il y a ce concours de « Miss du lycée » dont les gagnantes sont toujours les filles les plus claires.

Tout au long du film, on entend des commentaires tels que « On dirait que tu as noirci » « Ton teint n’est plus éclatant comme avant. » « Nous sommes les Miss Clair de Lune, nous sommes les plus belles. » Ou encore ces grands panneaux publicitaires qui faisaient la promotion de crèmes éclaircissantes dites « 100 % naturelles » ou d’autres slogans, comme « Vous blanchir en 3 semaines, c’est possible ! »

Le colorisme est une forme de discrimination basée sur la teinte de la peau. Une discrimination profondément enracinée dans l’histoire coloniale et esclavagiste.

Le colorisme favorise donc les individus à la peau plus claire, car ils sont associés à des attributs, tels que la beauté, la douceur et la réussite sociale, au détriment de ceux à la peau plus foncée, souvent victimes de stéréotypes négatifs.

Dans le film, les femmes noires plus foncées sont perçues comme étant moins « classes », moins « désirables ».

Des études ont par ailleurs montré que les femmes noires à la peau plus claire bénéficient souvent d’avantages sociaux et professionnels par rapport à leurs homologues à la peau plus foncée.

Elles sont perçues comme plus attrayantes, ce qui peut influencer leurs opportunités dans divers domaines, y compris les relations amoureuses. Cela me fait notamment penser à cette scène du restaurant où les amis de Khalilou, le personnage principal, trouvent que la table d’en face avec toutes les filles à la peau claire est la plus belle table.

Et cette préférence pour la peau claire est intériorisée au sein des communautés noires elles-mêmes ; inconsciemment souvent intériorisée. Ce qui perpétue le cycle du colorisme.

Le film Timpi Tampa suggère que la dépigmentation est perçue comme un moyen de regagner l’attention ou l’affection dans un contexte où la peau claire est valorisée.

Ce comportement reflète une réalité où certaines femmes noires peuvent ressentir le besoin de modifier leur apparence pour répondre aux attentes sociétales ou aux préférences exprimées par des hommes noirs, qui, sans le savoir, sont influencés par des normes esthétiques coloniales en privilégiant les femmes à la peau plus claire.

En abordant ces questions, Timpi Tampa offre une réflexion poignante sur les conséquences du colorisme et la manière dont il affecte les relations interpersonnelles et l’estime de soi des femmes noires.

Le film souligne l’importance de déconstruire ces normes de beauté héritées du colonialisme pour favoriser une acceptation de soi et une valorisation de la diversité des teintes au sein des communautés noires.

Ma conclusion

Cet article ne se veut ni pamphlet ni procès. Il ne désigne aucun coupable, ne cherche pas à réhabiliter quelques figures fautives. Les femmes noires ne peuvent, à elles seules, porter le fardeau d’une norme esthétique qui les précède, les traverse, et souvent les contraint.

Il serait malhonnête d’ignorer que les corps blancs eux-mêmes ne sont pas épargnés par les assignations : bronzages artificiels, maquillages surpigmentés, recours au contouring ou à des pratiques flirtant parfois avec le blackfishing (pratique consistant à volontairement s’approprier les traits physiques ou culturels des personnes noires pour en tirer profit, sans en vivre les discriminations) — autant de stratégies mimétiques où la mélanine devient objet de désir, parfois jusqu’à l’appropriation caricaturale.

En vérité, qu’il s’agisse d’éclaircir ou de foncer, ces gestes relèvent d’un même imaginaire normatif, d’une économie globale de l’apparence qui est structurée par des hiérarchies ethnoraciales, genrées et sociales.
La beauté, dans ce système, ne s’offre que rarement comme un espace de liberté pure. Elle est codifiée, située, modelée par les industries culturelles, les mémoires coloniales et les injonctions invisibles du regard dominant.

Alors, peut-être que la vraie question n’est pas de savoir qui veut changer de peau, ni comment, mais pour qui. Et à quel prix ?

Tant que la peau ne sera pas simplement habitée, mais toujours à corriger, à moduler, à réécrire, elle restera le théâtre d’un combat inégal pour la reconnaissance.


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