HomeSociétéCultureLibrairies de quartier : espèces en voie de disparition ? 

Librairies de quartier : espèces en voie de disparition ? 

Oumou Diakité | Dossier Culture

À l’heure où Amazon redéfinit les habitudes d’achat et où les grandes enseignes, comme Renaud-Bray étendent leur emprise, les librairies de quartier se retrouvent à la croisée des chemins.

Marges étroites, loyers élevés, lectorat de plus en plus volatil : plusieurs signaux laissent entrevoir un rééquilibrage délicat du paysage littéraire. Le livre circule encore, mais plus largement aux mains des libraires.

D’ailleurs, des librairies comme la Librairie La Liberté à Québec continuent de miser sur la proximité, le conseil humain et l’ancrage communautaire. Malgré la surproduction éditoriale, l’avènement du numérique et la concentration du marché, ces librairies persistent à représenter une autre façon de lire, soit une manière différente d’accéder à la lecture.

Leur présence pose une question essentielle : que reste-t-il du lien culturel, social, presque affectif, entre un lecteur et sa librairie ?

Et puis, les librairies sont-elles vraiment en danger ? N’y a-t-il pas, en parallèle, cette effervescence autour du livre sur les réseaux sociaux — de BookTok à Bookstagram — à qui des communautés entières remettent la lecture au cœur de leurs pratiques culturelles ?

La passion pour le roman d’amour toxique, le thriller nordique ou le dernier prix littéraire se partage en stories, en reels et en hashtags. Mais cet engouement, bien que réel, ne garantit pas le passage en librairie.

Il bouscule même parfois les circuits traditionnels du livre en orientant l’attention vers une poignée de titres omniprésents, souvent promus par des algorithmes plutôt que par des libraires.

Dans cette tension entre viralité numérique et ancrage local, le sort des librairies indépendantes ne se résume pas à une lente agonie ou une mort destinée : il raconte comment notre nouvelle époque permet aux livres de rester importants dans notre façon de vivre.

Restons ouvert !

Derrière les rideaux de papier et les rayonnages bien ordonnés, la réalité économique des librairies indépendantes s’est complexifiée.

Thomas Genin-Brien, adjoint à la direction de l’Association des Libraires du Québec (ALQ), confirme qu’il y a eu des fermetures, mais que celles-ci ne traduisent pas un effondrement uniforme du réseau.

Il nous parlait même d’un regain d’ouvertures ces dernières années et les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2020 et 2024, le Québec a enregistré 22 ouvertures pour 18 fermetures, soit un solde positif de 4 librairies, dont la moitié des nouvelles venues à Montréal.

Un contraste frappant avec la période 2010-2015, marquée par 40 fermetures pour seulement 13 ouvertures de librairies.

Mais ce léger redressement ne doit pas masquer les tensions profondes qui minent le secteur. Ouvrir une librairie ne signifie pas garantir sa viabilité sur le long terme. Trois défis se démarquent : la pénurie de main-d’œuvre, la difficulté de trouver une relève entrepreneuriale et la hausse continue des coûts d’exploitation.

« Le départ à la retraite d’un propriétaire, sans repreneur, suffit parfois à provoquer une fermeture qu’on aurait pu éviter », observe Genin-Brien.

Dans certaines régions, notamment en dehors des grands centres, la situation est encore plus fragile. Dans les régions où la densité de population est faible et où les réseaux de soutien sont moins développés, tenir une librairie de quartier ou de petite ville relève du défi de l’endurance.

Les coops prenent du terrain

Face à ces embûches, un modèle émerge discrètement mais sûrement : la reprise en coopérative ou la gestion collective. Ces dernières années, l’ALQ a observé un intérêt croissant pour ce mode de gestion qui permet de partager les responsabilités, les risques… et la passion du livre.

« C’est une manière d’éviter la fermeture pure et simple lorsqu’un ou une propriétaire veut passer le flambeau. On voit apparaître des collectifs qui se mobilisent pour sauver leur librairie ».

Parmi les exemples inspirants : la Librairie Flottille aux Îles-de-la-Madeleine, reprise en coopérative de travail. Ou encore La Livrerie, à Montréal, qui a su bâtir un lien étroit avec son quartier en y ajoutant un café, des ateliers d’écriture et des tables rondes.

Ces modèles ne sont pas sans défi : formation à la gestion, coordination entre les membres, maintien des inventaires, fidélisation de la clientèle. Mais ils démontrent qu’un autre avenir est possible, plus solidaire, plus ancré localement.

Pour accompagner cette transition, l’ALQ développe des formations en ligne, notamment sur la gestion des stocks et l’accueil des nouveaux employés, et encourage la création de communautés de pratique entre libraires.

En effet, Thomas Genin-Brien nous expliquait qu’il fallait créer des ponts entre librairies de différents territoires et sortir du réflexe de la concurrence frontale pour faire émerger une intelligence collective.

Libraires contre résaux sociaux

Mais à quoi bon des librairies sans lecteur ? Le lien entre les communautés numériques du livre (BookTok, Bookstagram) et les librairies de quartier reste, lui aussi, ambigu.

Si ces plateformes redonnent un souffle à la lecture, elles orientent souvent l’attention sur une poignée de titres ultravisibles, promus par des algorithmes plus que par le bouche-à-oreille local.

Résultat : les libraires se retrouvent à jongler avec des demandes concentrées sur quelques titres, souvent passés de mode en trois mois, pendant que d’autres perles passent inaperçues.

« Les algorithmes ne remplacent pas le conseil humain », insiste M. Genin-Brien. « Un libraire peut vous amener vers un roman que vous n’auriez jamais remarqué autrement. » C’est là que réside peut-être la vraie force des librairies indépendantes : dans cette attention fine, presque artisanale, portée aux désirs du lecteur et aux chemins de traverse de la lecture.

Réinventer sans se trahir

S’il y a une constante dans ce paysage en mutation, c’est la nécessité pour les librairies de quartier de se réinventer sans renier leurs forces communautaires.

Certaines misent sur une forte présence numérique, d’autres sur des événements littéraires, des infolettres, des collaborations locales. Les plus audacieuses n’hésitent pas à jouer le jeu des réseaux sociaux, tout en gardant une voix propre : ironique, chaleureuse, engagée.

La plateforme leslibraires.ca, coopérative transactionnelle des librairies indépendantes, tente justement de concurrencer Amazon sur son propre terrain, tout en défendant une autre éthique du commerce du livre.

À cela s’ajoutent des initiatives comme le Prix des libraires du Québec, qui donne de la visibilité aux livres portés par les libraires eux-mêmes, et non par des logiques purement commerciales.

La promotion de l’achat du livre québécois du 12 août a permis une hausse importante de la vente de ces livres. De nouveaux auteurs ont ainsi été encouragés.

Une présence humaine

Alors, espèce en voie de disparition, la librairie de quartier ? Non. Malgré les vents contraires, malgré les loyers, les retraites sans relève, des inventaires à écouler et les stories Instagram qui dictent la mode littéraire, les libraires tiennent bon.

Les gens aiment toujours lire, contrairement aux croyances populaires et, depuis le début de l’année 2025, on a compté une ouverture pour une fermeture d’une librairie.

Puis les librairies offrent quelque chose d’unique : un lieu, un visage, une mémoire.


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Oumou Diakité
Oumou Diakité
Oumou Diakité est journaliste, auteure et créatrice de contenus basée à Montréal. Issue d’une formation en communication plurimédia (IGC Business School) et détentrice d’un DESS en journalisme de l’Université de Montréal, elle développe une écriture à la croisée du documentaire, du narratif et de l’engagement social pour ses travaux journalistiques. Elle débute dans les domaines de la communication digitale et du marketing éditorial en 2022, notamment en tant qu’assistante marketing digital chez Ouest-France. Parallèlement, elle affine son identité de rédactrice engagée au sein du média Les Raisonné.e.s, où elle conçoit des campagnes centrées sur des enjeux de responsabilité sociétale, identitaire et environnementale. Elle y développe une approche sensible du branding éditorial en mobilisant des techniques d’écriture narrative et inclusive. Dès 2022, Oumou Diakité est nommée journaliste éditorialiste pour Metaverse Tribune, où elle couvre des événements professionnels, mène des entretiens et développe de nouveaux formats numériques. Elle rejoint en mai 2025 l’équipe de Reflet de Société / Journal de la rue comme journaliste terrain en traitant des sujets liés à l’inclusion, à la précarité et à la jeunesse, dans une perspective humaine et sociale. Et il y a bien d’autres thématiques. Auteure du recueil de nouvelles Journal (im)personnel publié aux éditions Le Lys Bleu, Oumou explore la scène artistique en signant une adaptation théâtrale de ce texte jouée à Montréal. Elle dirige en parallèle racont ars, un média personnel où elle documente, à travers reportages et portraits, les récits de vie et les mondes imaginaires souvent absents des grands circuits médiatiques. Oumou Diakité maîtrise le français (langue maternelle), l’anglais et l’espagnol (niveaux intermédiaires), sait lire et écrire l’arabe.
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