Oumou Diakité | Dossier Santé
Quand Pénélope Boudreault évoque ses débuts, elle rit doucement : « Juin 2006… ça fait 20 ans que j’exerce comme infirmière. J’avais un sac à dos, je marchais dans la rue, j’allais vers les gens. » Cette image — une jeune infirmière avançant au rythme de Montréal, attentive à ceux qui dorment sous ses ponts — annonce tout ce qui suivra. Deux décennies plus tard, rien n’a changé dans sa façon d’aborder le soin : rester près du réel, du trottoir et des vies cabossées.
Avant d’être la directrice des opérations nationales et du développement stratégique chez Médecins du Monde (MDM), Pénélope travaillait comme infirmière chez POPS, un organisme œuvrant auprès des jeunes en situation d’itinérance. Elle y découvre la violence des iniquités. « Je voulais aller à l’étranger, mais j’ai trouvé ici le poste parfait. Les besoins étaient là. Je pouvais vraiment apporter quelque chose. »
Dès son arrivée, elle s’introduit au sein de l’équipe de MDM formée des pairs, issus des mêmes réalités que les patientes et patients : Autochtones, ex-migrants, personnes ayant vécu l’itinérance. « Ils nous aident à comprendre, à nous adapter, à créer des liens. Travailler avec plutôt que travailler sur : c’est ça notre approche. »

L’ADN de Médecins du Monde s’enracine dans une rupture fondatrice. « Durant la guerre du Biafra des années 1960, Médecins sans Frontières, regroupait les médecins qui voulaient aussi témoigner de ce qu’ils voyaient alors qu’ils soignaient les populations, ce qui était interdit quand ils agissaient pour la Croix-Rouge. Lors d’une réunion à Paris, une majorité a voté pour enlever cette obligation de décrire les situations. Ceux qui ont voulu continuer à témoigner ont créé Médecins du Monde. »
Cette double mission — soigner et témoigner — demeure l’essentiel de l’organisation. Et témoigner ne concerne pas que les crises lointaines : ici aussi, dans les pays riches, les souffrances vécues par des populations marginalisées restent dans l’ombre. Depuis plus de trente ans, MdM, fondé par le Dr Bernard Kouchner,s’est implanté à Montréal. Pendant plusieurs années, les professionnels de la santé québécois sont intervenus dans le monde, sous la présidence du Dr Réjean Thomas, spécialisé en VIH.
Aujourd’hui, MDM Canada travaille toujours sur le plaidoyer, la défense des droits et l’accès aux soins pour les personnes à statut précaire, les travailleuses du sexe, les Autochtones en milieu urbain ou les personnes en situation d’itinérance. « Même dans nos pays riches, il y a du monde qui n’a pas accès à la santé », rappelle Pénélope Boudreault.
Naissance d’une clinique clandestine
En 2006, MDM Canada crée une clinique pour migrants, un lieu pilier dans la prise en charge de l’organisation. Cela commence avec deux infirmières, leurs sacs à dos et leur volonté d’aller vers les plus vulnérables. Elles offrent des soins de première ligne, sans lourdes prises en charge : juste la première étincelle de cette nouvelle initiative.
En 2009, les demandes explosent. Les cas de personnes migrantes sans couverture médicale se multiplient sur les chantiers, dans les cuisines de restaurants, dans les entreprises aux emplois précaires. Des médecins bénévoles s’engagent. La clinique clandestine apparaît, dans la peur d’une interception par l’immigration. « On venait le soir pour éviter que nos gens soient identifiés, se souvient Pénélope Boudreault »
De cette clandestinité naîtra une clinique structurée, ouverte, assumée. Aujourd’hui, MdM collabore avec des laboratoires, des cliniques privées, des physiothérapeutes, pour offrir des soins gratuits ou à faible coût. L’objectif n’a pas changé : faciliter l’accès au système de santé, sans créer un système parallèle. Son financement reste fragile, dispersé entre le municipal, le fédéral, la santé publique et les services sociaux du Québec. Pourtant, la clinique tient… notamment parce qu’elle répond à un besoin criant.
La santé roulante
En 2001, MDM Canada met en place une clinique mobile. Celle-ci est devenue l’outil majeur de l’intervention sur le terrain : soutien médical et soins de proximité, soutien psychosocial et accompagnement, prévention et réduction des risques. Ces services spécialisés sont offerts par une présence régulière tous les quinze jours auprès de personnes référées par les travailleurs de rue à Montréal. Le principe reste le même : aller là où les gens sont, plutôt que de les attendre dans un bureau.
Le département de santé mentale de MDM est né, quant à lui, il y a une quinzaine d’années, pour soutenir les intervenants communautaires de divers organismes. Cette équipe intervient désormais directement dans la rue. Des psychologues rencontrent des personnes marquées par la violence, la peur d’être renvoyées dans leurs pays d’origine, la culpabilité de ne pas parvenir à aider leur famille restée au pays, ou la difficulté de recommencer une vie ici.
Les origines se diversifient ; les souffrances, elles, se ressemblent. Le manque de financement empêche encore le recrutement d’un psychologue dédié à la clinique pour migrants, un « manque criant », selon Pénélope.
Quand soigner change la loi
Soigner n’a jamais suffi. Témoigner fait partie du mandat de Médecins du Monde. Pour Pénélope, les défis dépassent largement le médical. Crise du logement, racisme systémique, confusion autour de l’immigration, effritement des filets sociaux : tout se complexifie. « On ne rêve pas de gagner des batailles. On essaie juste de ne pas reculer », dit-elle.
L’organisme a joué un rôle important dans une avancée majeure : l’accès à la RAMQ pour les enfants migrants à statut précaire, obtenu grâce au projet de loi 83, mis en application le 22 septembre 2021. « Un enfant né ici avait la citoyenneté, mais pas l’assurance-maladie. On a travaillé fort là-dessus avec les pédiatres et les militants en immigration. »
L’association s’est aussi opposée aux restrictions visant les sites de consommation supervisée, rappelant que la santé ne doit pas être contrainte par une logique punitive.
Les histoires qui restent
Dans son travail, certains récits persistent plus que d’autres. Elle raconte l’histoire d’une travailleuse de rue autochtone qui suivait une femme en situation d’itinérance, totalement réfractaire à l’aide. « Je peux juste marcher avec toi », lui explique la travailleuse de rue. Des semaines plus tard, la femme a accepté un suivi. La travailleuse de rue lui confie alors s’être sentie « privilégiée ». Une confidence que les indicateurs ne montrent jamais : la dignité se construit à deux.
Pour éviter l’usure émotionnelle, MdM organise des retraites pour ses équipes, des supervisions cliniques individuelles pour leurs employés. L’organisme offre de la flexibilité aux parents, une attention continue à celles et ceux qui prennent soin.
Une vision holistique
L’avenir de MdM se dessine autour d’un projet de clinique autochtone co-développée avec les communautés. Une vision holistique, où des soins occidentaux seront proposés, mais jamais imposés. « Le système compartimente trop. Nous, on s’organise autour de la personne », résume Pénélope.
« Parfois, on se sent à contre-courant. Mais quand quelqu’un nous dit qu’il soutient notre mission, ça fait du bien. On se sent moins seuls. » Un sourire lui échappe. « On reçoit des cœurs, parfois. Ça compte. »
Au fond, Médecins du Monde n’est pas seulement une organisation : c’est un refus obstiné de laisser tomber celles et ceux que la société oublie. Et dans ce refus, Pénélope Boudreault est l’une de ses voix les plus déterminées — et les plus humaines.