Oumou Diakité | Dossier Culture
Bonne nouvelle : l’intelligence artificielle est capable de créer.
Mauvaise nouvelle : elle a choisi de recréer la téléréalité.
À l’heure où les discours technologiques promettent des révolutions dans la médecine, l’éducation ou la culture grâce à l’intelligence artificielle, une autre réalité se dessine sur les réseaux sociaux, plus triviale et peut-être plus révélatrice de ce que notre société est devenue.
Des formats hybrides, générés ou amplifiés par IA (Intelligence Artificielle) émergent désormais sur les plateformes numériques, qui reprennent les codes de programmes de télé-réalités comme L’Île de la tentation, tout en les transplantant dans des univers absurdes et viraux, à l’image de ce que certains désignent comme le phénomène “Skibidi Tentafruit”.
Un dispositif qui dérange
À première vue, le dispositif amuse. Mais très vite, il dérange.
Mais alors qu’est-ce que c’est ? La “Skibidi Tentafruit” est un concept de vidéos absurdes reprenant les codes de la télé-réalité de séduction — couples, tentation, rivalités — mais en mettant en scène des personnages non humains, le plus souvent des fruits anthropomorphisés, c’est-à-dire dotés de comportements et d’émotions humaines.
Ces contenus fonctionnent comme des mini-épisodes : un “fruit tentateur”, une “fruit tentatrice”, des interactions simplifiées, parfois grossières avec des fruits masculins qui insultent des fruits féminins pour des actions qu’eux-mêmes produisent.
Le terme “Skibidi” est révélateur à une esthétique du non-sens, répétitive et virale, où l’absurde fait partie du divertissement. Et même en cherchant, on ne tombe sur aucune stricte définition.
Bref, cette émission, supposée être comique et déroutante détourne des codes très humains en les vidant partiellement de leur réalité, pour en faire un objet de consommation rapide sur les réseaux sociaux.
La caricature comme méthode
Dans les télé-réalité de romances, les ingrédients sont bien connus : séduction, rivalités, mises à l’épreuve sentimentales, tensions scénarisées. Rien de nouveau, en apparence.
Sauf que dans ces déclinaisons générées par IA, les mécanismes sont accentués jusqu’à la saturation.
Les personnages féminins y deviennent des figures hyperboliques, réduites à des fonctions narratives simplifiées : séduire, provoquer, rivaliser. La complexité disparaît au profit d’une lisibilité immédiate et donc d’une efficacité algorithmique.
Ce que la télé-réalité humaine suggérait encore, parfois avec une certaine ambiguïté, est ici rendu explicite, systématique, presque mécanique.
L’IA ne détourne pas les codes. Elle les condense.
Des corps, des symboles et des cornes
Un détail, en apparence anecdotique, cristallise pourtant cette logique. En effet, dans la version fruitée de l’Île de la Tentation générée par l’IA, les figures féminines sont représentées avec des cornes. Les “fruits tentateurs”, eux, restent de simples fruits, dépourvus de tout attribut démoniaque.
Ce choix visuel n’est pas neutre.
Il s’inscrit dans une longue tradition symbolique où la femme qui séduit est associée à la faute, à la transgression, voire à une forme de danger moral. Des figures bibliques aux archétypes contemporains, la tentation a souvent un visage féminin… et ce visage est rarement innocent.
En affublant les “tentatrices” de cornes, l’imaginaire algorithmique ne fait pas preuve d’inventivité : il réactive un vieux récit. Celui d’une féminité suspecte dès lors qu’elle s’inscrit dans le désir.
La tentation comme faute féminine
Ce traitement différencié pose une question centrale : que dit-on, implicitement, des femmes ? Qu’elles séduisent trop ? Qu’elles manipulent ? Qu’elles incarnent une menace ?
Dans ces mises en scène, la séduction féminine n’est pas simplement une compétence relationnelle ou une dynamique partagée. Elle devient une caractéristique moralement chargée, presque coupable.
À l’inverse, les figures masculines — réduites ici à des “fruits tentateurs” sans marque particulière — échappent à cette diabolisation. Leur rôle est naturalisé, rendu neutre, presque invisible.
On retrouve ici un schéma bien documenté en sociologie : celui de la responsabilisation asymétrique du désir. Aux femmes, la charge symbolique de la tentation. Aux hommes, la position de sujets traversés par celle-ci.
En bref, les femmes n’ont pas le droit de désirer sans être immédiatement suspectées de manipuler ce désir. Là où l’élan masculin est perçu comme spontané, presque naturel, celui des femmes est chargé d’intention, de calcul, parfois même de faute.
Dans ces mises en scène, même absurdes, se rejoue une vieille partition : la femme comme origine du trouble, comme élément perturbateur qu’il faut désigner, encadrer, voire contenir. L’homme, lui, demeure dans une forme d’innocence relative, simple récepteur d’une tentation qui viendrait d’ailleurs.
Ce déséquilibre, loin d’être anodin, montre à quel point certains imaginaires résistent, y compris dans les formats les plus contemporains. Sous couvert d’humour et d’absurde, ils reconduisent des récits anciens — où le désir féminin dérange, et doit, d’une manière ou d’une autre, être justifié.
Des biais recyclés, amplifiés, normalisés
Il serait tentant de voir dans ces contenus une dérive nouvelle. Ils sont en réalité le prolongement d’un imaginaire déjà bien installé.
Car l’intelligence artificielle ne produit pas à partir de rien. Elle apprend en absorbant des masses de données (images, récits, dynamiques relationnelles). En s’emparant de la téléréalité, elle réinjecte donc des logiques anciennes telles que la sexualisation différenciée des corps, la mise en concurrence des femmes, la hiérarchisation implicite des désirs et la scénarisation du conflit comme moteur principal.
Mais là où ces mécanismes pouvaient encore être discutés, encadrés ou contestés dans les productions télévisuelles traditionnelles, ils apparaissent ici dépouillés de toute médiation.
Un vide réglementaire préoccupant
La téléréalité, aussi critiquée soit-elle, évolue dans un cadre. En France, elle est soumise à des instances comme le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (devenu ARCOM), qui imposent, au moins en théorie, certaines limites.
Au Canada, un rôle comparable est assuré par le CRTC (Conseil de la Radiodiffusion et des Télécommunications Canadiennes), chargé de réguler la radio, la télévision et, de plus en plus, certains services numériques. Là encore, il existe un cadre, des règles, une responsabilité identifiable — même si celles-ci sont régulièrement débattues et contestées.
Rien de tel dans l’univers des contenus générés par intelligence artificielle : pas de chaîne identifiable, pas de producteur clairement responsable, pas d’autorité de régulation dédiée. Ce vide crée un espace où les contenus peuvent circuler librement, sans filtre, sans obligation de rendre des comptes. Une zone grise où la reproduction des stéréotypes n’est plus un effet secondaire, mais une conséquence structurelle.
Une violence sans visage
Ce qui distingue ces formats de leurs équivalents humains, ce n’est pas seulement leur esthétique ou leur absurdité. C’est leur rapport à la violence.
Dans la téléréalité classique, la violence symbolique ou verbale est souvent mise en scène, parfois atténuée, parfois critiquée. Elle reste inscrite dans un cadre humain, avec ses contradictions.
Dans les contenus générés par IA, cette violence devient plus froide. Elle est répétée sans affect, reproduite sans distance, intégrée comme une norme narrative. Elle ne choque pas, ne choque plus. Et je crois que c’est là que réside le véritable basculement. On peut entendre de certains de ces épisodes des propos tels que “beurette”, “tana”, etc.
Des propos injurieux qui démontrent à quel point des catégories entières de femmes peuvent être réduites à des étiquettes, à des corps, à des rôles déjà écrits. Ici, l’insulte ne surgit pas dans un moment de débordement : elle est intégrée au scénario, normalisée par la répétition, vidée de toute responsabilité apparente.
Ce qui trouble, ce n’est pas seulement la présence de ces mots, mais leur banalisation. Repris, diffusés, automatisés, ils circulent sans contexte ni contradiction, comme s’ils relevaient d’un langage ordinaire. L’intelligence artificielle ne crée pas ces violences ; elle les agrège, les amplifie et les reproduit à une échelle où elles finissent par se fondre dans le paysage.
Et c’est peut-être là le plus inquiétant : lorsque l’injure cesse d’être perçue comme telle, elle devient structure. Elle ne choque plus, parce qu’elle s’inscrit dans un flux continu d’images et de récits où tout se vaut, où même la violence symbolique devient un simple élément de divertissement.
Qui est responsable ?
La question n’est pas seulement technologique. Elle est politique et culturelle. Oui car qui encadre ces contenus ? Qui en définit les limites ? Qui en assume les effets ?
À défaut d’instances équivalentes aux organismes de régulation digitale dans l’écosystème numérique globalisé, la réponse reste floue. Et dans ce flou, les normes se redessinent sans débat, sans contradiction, sans garde-fou.
Ces téléréalités générées par intelligence artificielle ne sont pas de simples curiosités numériques. Elles participent à une transformation plus large : celle de nos représentations, de nos récits, de nos seuils de tolérance, de ce à quoi les jeunes ont accès depuis leurs téléphones.
Et en poussant les logiques existantes à leur extrême, elles ne créent pas un monde parallèle. Elles prolongent le nôtre en le rendant plus lisible, plus brut, et parfois, plus inquiétant. Alors, la “Skibidi tentafruit” est un nom qui fait rire, un concept dérangeant et une obligation de réfléchir à la manière dont nous exploitons les IA.
Quelques Définitions :
beurette : désigne à l’origine une jeune femme née en France de parents maghrébins. Il s’agit, en fait, de la forme féminine de « beur », lui-même issu du verlan « arabe ». Avec le temps, son sens a dérivé ; il est désormais utilisé comme une insulte à la fois raciste et sexiste. Chargé de stéréotypes, il véhicule des représentations hypersexualisées et dévalorisantes des femmes maghrébines, les réduisant à des clichés de vulgarité ou d’intérêt matériel.
tana : insulte argotique popularisée sur les réseaux sociaux et dans le rap français des années 2020 pour désigner et dénigrer des jeunes femmes. Il vise généralement celles dont l’apparence ou le comportement sont jugés « provocants » ou trop libres. Le mot viendrait probablement de « putana » (argot italien pour « pute »), ce qui renforce sa charge misogyne. Son usage s’est répandu en ligne car il permet de contourner les filtres de modération tout en véhiculant des stéréotypes sexistes.
Photo : Skibidi Tentafruit (crédit à la chaîne YouTube Skibidi Tentafruit)
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