Oumou Diakité | Dossier Sexualité
À mesure que les discours féministes bousculent les certitudes, une riposte s’organise en ligne, virile et véhémente : le masculinisme.
Dans les arrière-salles du web — de Reddit aux balados virilistes en passant par les avatars « testostéronés » de TikTok — une nouvelle grammaire du mâle s’écrit à coups de ressentiments, de provocations antiféministes et de nostalgie pour une virilité perçue comme assiégée.
Les adolescents y trouvent parfois un récit simple face à un monde brouillé, où l’égalité sonne pour eux comme une perte de statut.
Fascinés par des figures « alpha », désorientés par des normes mouvantes, comment les garçons d’aujourd’hui négocient-ils leur identité dans cette mêlée idéologique ? Et que révèle cette fabrique du masculin sur l’état de nos sociétés ?
« J’suis un vrai homme moi. »
Dans la cour des garçons
Ils font beaucoup de bruit dans la cour arrière de cet immeuble, Avenue d’Outremont. Il est presque 19h. Il fait beau. Ils jouent au ballon. Ils font du vélo. Ils chahutent. Ils ont l’air d’avoir entre 13 et 15 ans. Ce sont des garçons.
Je les salue et entre dans le cercle. Je veux savoir ce qu’ils pensent du masculinisme. Enfin, tenter de les interroger, car au plissement de leurs visages ; je comprends que le mot ne leur est pas familier. Ça ne leur dit rien. C’est peut-être trop long, trop sérieux.
Mais, une fois le concept expliqué — cette idée que les hommes seraient maintenant discriminés, que les féministes en feraient trop, que les « vrais gars » sont en voie d’extinction — les langues se délient.
« Je crois qu’on est tous égaux, mais les hommes ont des trucs d’hommes à faire et les femmes des trucs de femmes à faire. Mais c’est pas méchant. »
« Est-ce que c’est comme le féminisme ? Mais genre à l’inverse ? En tout cas, ça ne m’intéresse pas. »
« J’ai rien contre les filles, mais c’est toujours la faute des hommes, on dirait. Donc, je peux comprendre que les hommes ne sont pas contents. Pis, s’il y a le féminisme. Pourquoi on débat sur le masculinisme ? Chacun son combat. »
« Est-ce que tu veux qu’on dise que les femmes, c’est à la cuisine ? Et les hommes, au travail ? En vrai, moi, j’suis pas extrême, mais dans ma culture, c’est comme ça et ma mère, elle est heureuse, t’as vu. »
Ce n’est pas de la haine brute ni un rejet violent du féminisme. C’est autre chose. Un mélange de perplexité, de défi, et parfois de résignation. Une forme de socialisation masculine qui épouse, sans même le savoir, certains contours du discours masculiniste — sans y adhérer consciemment, sans pour autant le remettre en question.
Une socialisation masculine qui s’impose doucement, presque naturellement. Le discours masculiniste est presque dans leur peau, leur chair… peut-être le début. Le début de leur vie.
Silence, les garçons souffrent
« Ce n’est pas nouveau, mais c’est devenu plus sournois, plus diffus », affirme Virginie Mikaelian, porte-parole de la Journée internationale des droits des femmes de la Fédération des Femmes du Québec (FFQ).
À ses yeux, le masculinisme a changé de visage : il ne prend plus forcément la forme d’un pamphlet contre les femmes, mais d’un balado populaire, d’un influenceur charismatique ou d’un mème virulent.
« On parle ici de chambres d’écho numériques où la haine des femmes est emballée dans des discours séduisants, virils, et très bien calibrés pour les algorithmes. »
Propagande virile à portée de clic
Le profil type du garçon exposé à ces contenus ? Il n’existe pas. Il peut venir d’un milieu aisé ou défavorisé, être bon élève ou décrocheur.
Ce qui le relie aux autres, c’est un moment de fragilité, d’incertitude, souvent une quête identitaire. Et les vidéos de figures comme Andrew Tate tombent alors comme une évidence. « Ces gars-là leur disent : “Tu souffres parce que tu es un homme. Tu souffres parce que les féministes veulent te dominer. Tu dois reprendre le contrôle.” Et c’est dit avec force, humour, autorité. Ça parle fort à 13 ans. »
L’adhésion se fait alors souvent sans conscience politique. On ne se lève pas un matin en se disant « je vais devenir masculiniste ». On clique. On écoute. On rit. On adhère. Et ce qui n’était qu’un « contenu divertissant » devient lentement une vision du monde.
Tensions à l’école
Ces discours ne restent pas confinés aux écrans. Ils traversent les portes des écoles. « Le regard de certains garçons sur les filles s’est durci. Les commentaires sexistes, l’intimidation homophobe, les micro-agressions, tout ça a augmenté », déplore Virginie.
Certaines scènes sont glaçantes. Comme cette étude du GRIS (Groupe de Recherche et d’Intervention Sociale), dans laquelle certains adolescents du secondaire proposent spontanément, en réponse à une question hypothétique sur l’homosexualité de leur sœur : « Je la tuerais ».
Puis, notons qu’un quart des jeunes filles ont déjà subi une agression sexuelle avant 17 ans. Un tiers avant 18. Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils ont des visages et des prénoms ; et il est très certain que vous en connaissiez une.
Éducation à la traîne
Face à cette radicalisation sourde, les écoles et les familles sont mal armées. Les classes débordent, les enseignants manquent de temps, de soutien, de formation. « Ce qu’on entend, c’est souvent : « On ne veut pas stigmatiser les garçons.” Et c’est légitime. Mais en voulant ménager tout le monde, on n’agit pas », prévient Virginie.
Il ne s’agit pas de pointer du doigt, mais d’ouvrir des espaces de parole. D’enseigner que les émotions ne sont pas genrées. Que la colère n’est pas une expression masculine. « Il faut leur dire qu’ils peuvent pleurer, douter, changer, sans que cela remette en question la valeur de l’individu ou ses valeurs morales. »
Les groupes féministes, les organismes comme le GRIS, réclament des moyens pour intervenir plus tôt, notamment dès le primaire. Car c’est dès l’enfance que se forgent les croyances, les réflexes, les repères affectifs. « Quand on arrive à 17 ans, il est souvent déjà trop tard. »
Soumission inconsciente
Et les filles dans tout ça ? Elles ne sont pas seulement victimes, elles sont aussi traversées par ces modèles. Certaines reprennent à leur compte des codes de soumission, influencées par des figures idéalisées sur TikTok, comme les tradwives (femmes traditionnelles) — ces femmes qui glorifient l’obéissance, le foyer, la maternité, la féminité rétrograde.
« Il y a une misogynie intériorisée chez certaines adolescentes. Un rapport au corps, au consentement, à la sexualité extrêmement fragile. Elles se disent : c’est comme ça que je vais être aimée, respectée. » Les violences sexuelles sont banalisées, l’humour est un alibi, la honte change de camp.
Nouvelles influences dans la balance
Pour la FFQ, la réponse doit être collective. Financière, politique, éducative. Il faut soutenir les familles, réformer les programmes, redonner aux jeunes l’envie de se raconter autrement. « La solution, ce n’est pas de diaboliser les garçons, insiste Virginie. C’est de leur proposer un autre récit. Un récit où ils peuvent être libres, sensibles, forts autrement. »
Car si le masculinisme se propage à travers des histoires — celles qui racontent une virilité menacée, une société castratrice, un monde à reconquérir — il faudra d’autres histoires pour y répondre. Des histoires plus vraies. Moins violentes. Plus humaines.
Multiples visages de la radicalisation
Dans un contexte de polarisation croissante des débats autour du genre, le masculinisme séduit de plus en plus de jeunes garçons.
Pour François Gillardin, doctorant au Centre international de criminologie comparée (CICC) et spécialiste des processus de radicalisation, il s’agit d’un phénomène préoccupant, largement porté par les réseaux sociaux et véhiculé par une esthétique virile en apparence anodine.
Comment définir le masculinisme aujourd’hui ? Selon François Gillardin, ce n’est pas qu’une simple réaction épidermique au féminisme, mais bien « un mouvement qui revendique un retour aux valeurs patriarcales traditionnelles, perçues comme menacées par l’émancipation des femmes ».
Il évoque une forme de conspirationnisme, dans lequel la société serait dominée par les femmes — une inversion accusatoire qui alimente une rhétorique de victimisation masculine.
Quatre grands courants structurent cette nébuleuse : les Men’s Rights Activists (MRAs), les Incels (hommes célibataires involontaires), les Men Going Their Own Way (MGTOW) et les Pickup Artists (PUA).
À ceux-ci s’ajoutent des influenceurs autoproclamés experts en virilité, des coachs en « reconquête » et même certaines figures politiques.
« On parle désormais de manosphère, une véritable communauté numérique où circulent des idées sexistes, souvent sous couvert d’humour ou de développement personnel », précise-t-il.
Est-ce une forme d’extrémisme ? Gillardin répond avec prudence : « Il existe une communication toxique, une forme de radicalisation problématique, surtout dans ses impacts sur les jeunes générations. »
Cette radicalisation ne se fait pas à coups de discours violents, mais s’insinue dans des contenus quotidiens — de la mode au sport en passant par les jeux vidéo — créant ainsi une esthétique virile séduisante, souvent accompagnée de références à des films comme American Psycho (2000).
« On isole des scènes violentes du film pour en faire des clips TikTok, glorifiant l’antihéros de manière décontextualisée. »
Des plateformes propagandistes
Pour Gillardin, les réseaux sociaux jouent un rôle central dans la propagation du masculinisme. Une étude américaine qu’il cite montre que : 93 % des jeunes de 13 à 17 ans utilisent YouTube, 63 % TikTok, 59 % Snapchat et 50 % Instagram.
Ces plateformes sont devenues plus que des outils de divertissement : elles sont devenues des canaux de propagande, où l’information fiable est souvent noyée sous les algorithmes.
Le risque, selon lui, n’est pas seulement l’exposition, mais l’adhésion passive : « L’univers sigma, par exemple, couvre tellement de domaines — style, finances, musculation — que chaque ado peut y trouver une porte d’entrée, sans réaliser qu’il est exposé à des idées problématiques. »
Impacts chez les jeunes
Dans ses recherches, Gillardin observe une réverbération réelle de ces discours dans les milieux scolaires et familiaux.
« Plusieurs répondants nous disaient que leurs petits frères reprenaient des propos sexistes, sans toujours en comprendre le sens. » Et le terme « sigma » est devenu aussi familier chez les ados, souvent vidé de son contenu original.
Le chercheur alerte aussi sur un phénomène parallèle : la montée des dark romances sur TikTok, très suivies par des adolescentes, où se rejoue une vision romantisée et violente des rapports de genre.
François Gillardin note un durcissement des positions : « En France, les femmes tendent vers des idéaux plus progressistes, pendant que les hommes se tournent davantage vers des valeurs conservatrices. »
Le fossé se creuse, y compris dans le débat public. Et certains signes sont inquiétants : « Quand des personnalités comme Trump ou Zuckerberg reprennent à leur compte des éléments de discours masculinistes, on comprend que ce n’est plus une sous-culture marginale. »
Guérir le mal par le mâle
Face à ce phénomène, les institutions sont mal outillées. Il existe peu de programmes ciblés, regrette Gillardin, mais quelques pistes émergent.
Il suggère d’ouvrir des espaces de discussion sécurisés pour les garçons, où ils pourraient parler de vulnérabilité, de sensibilité, sans être jugés.
Autre enjeu majeur : « détourner les codes de la manosphère pour y injecter du contenu positif. En fait, il nous expliquait que si les messages problématiques passent par des vidéos stylisées, pourquoi ne pas faire de même pour les contre-discours ? »
Augmentation du malaise
Selon la dernière étude de GRIS Montréal, fait de 2017 à 2024, le malaise face à la diversité sexuelle serait en augmentation dans les écoles secondaires. Voici quelques chiffres du sondage de 2024 :
– 24,2 % sont malaisés d’apprendre que leur meilleure amie est lesbienne, comparativement à 8,6 % en 2017.
– 29,3 % sont malaisés d’apprendre que leur meilleure amie est bisexuelle, comparativement à 8,1 % en 2017.
– 30.6 % sont malaisés face à deux hommes se donnant des signes d’affection en public, comparativement à 20,9 % en 2017.
Crédit illustration : Iris Dugauquier
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