Adonis et la bigorexie

Roulette russe des jeunes culturistes

Par Colin McGregor | Dossier Dépendances, Santé

Le documentaire Adonis est un compte-rendu sur la culture de la musculation chez les jeunes. Abordant avec audace le tabou des canons de beauté masculins, Adonis dévoile l’ampleur de la crise de santé publique qui se profile.

Le cinéaste franco-montréalais, Jérémie Battaglia, nous explique que le manque de véritable estime ou amour-propre chez les jeunes mène, souvent, à la bigorexie. C’est un phénomène qui amène les gens musclés à se voir petits dans le miroir et de compenser avec encore plus d’haltérophilie.

M. Battaglia a fait des entrevues avec une vingtaine de jeunes culturistes, pour parler de leur rapport avec leur corps et la musculation. Plusieurs parlent des liens entre l’estime de soi et l’acte de soulever des poids, ainsi que de prendre des suppléments. Selon Anthony, 23 ans : « L’effet d’être le plus fort ce n’est pas ce qui est le plus important pour moi, c’est vraiment plus l’esthétique, d’être bien dans sa peau. »

Tristan, 20 ans, explique que : « Tu peux avoir des millions de dollars, tu peux avoir des montres et des chars qui sont super chers… Le corps, c’est la seule chose que tu ne pourrais jamais acheter… Il y a beaucoup de respect qui vient avec ça. »  

Illégalité banalisée

Bien qu’il soit illégal de vendre des stéroïdes au Canada, il existe des centaines de sites web, canadien et québécois, qui vendent les stéroïdes et les SARMs (modulateurs sélectifs des récepteurs aux androgènes). 

Le cinéaste a démontré le niveau de facilité d’en commander toute une panoplie par la poste. Malgré l’interdiction de la vente, il n’est pas illégal d’en posséder. D’ailleurs, quelques jeunes nous font part de leur expérience avec ces substances.

Thomas, 19 ans, nous dit que : « Je connais beaucoup de monde qui en prennent. Quasiment trop, en effet. » Gabriel, 23 ans, observe que : « C’est pire que ce que l’on croit. Les produits dopants sont partout dans les gyms et dans chacun, il y a plusieurs personnes qui vendent. »

Selon une étude de l’Université de Toronto, 2,8 % des jeunes hommes canadiens, de 16 à 30 ans, ont déclaré utiliser ou avoir utilisé des produits dopants pour se rendre en shape. Mais les chercheurs croient que le chiffre est sous-estimé, à cause de la stigmatisation.

Il ne faut pas oublier tous les effets secondaires très néfastes de la consommation de stéroïdes, entre autres : de l’acné, de la nausée, des crampes musculaires, de la perte de libido, des tremblements incontrôlables et des problèmes cardiaques, qui peuvent entraîner la mort. 

Selon une étude, publiée dans le journal Addiction, les stéroïdes anabolisants, originellement conçus pour des chevaux, ont un taux de dépendance de 30 %. Ce qui est supérieur à l’héroïne, la cocaïne, ou l’alcool. 

Une étude, du journal Drug and Alcohol Dependence, prouve que les utilisateurs de stéroïdes ont un risque neuf fois plus élevé de commettre un crime violent. Leur taux de mortalité est trois fois plus grand que la population générale, selon une étude de l’Université de Copenhague. 

Laxisme gouvernemental

Il n’existe, d’ailleurs, aucune campagne de sensibilisation ni programme gouvernemental au Canada pour dissuader les jeunes de prendre des stéroïdes. Comme dit le cinéaste : « Ils jouent à la roulette russe avec l’indifférence générale. »

Marc-Antoine Grondin, entraîneur et culturiste québécois bien connu, fait un compte-rendu de ses propres problèmes de santé. Deux grands orteils finis, reconstruction de son abdomen… 

Il observe qu’« il n’y a pas un gars à l’Olympia (Mr Olympia, le plus grand concours de culturisme au monde) qui est en santé. Ils sont en shape, ils ne sont pas en santé. Il faut démêler ça. »

Le cinéaste n’a pas peur de dévoiler sa propre vulnérabilité dans ce domaine. Lorsqu’il était un ado complexé du sud de la France, il rêvait de modifier son propre corps. Là-bas, la culture de la gym n’est pas aussi prononcée qu’au Québec. 

Il a passé plusieurs heures à soulever des haltères, insatisfait de sa propre musculature. Il comprend cette quête du corps parfait et l’état d’esprit des jeunes, qui croient qu’en se musclant, ils seront mieux appréciés par leurs pairs, car « le corps est la seule chose sur laquelle on a du contrôle. »

Feu aux poudres

« De construire ton identité sur une chose, comme le culturisme et la musculation, est dangereux », conclut M. Battaglia. Lors d’une conférence de presse, le cinéaste nous explique que les culturistes proviennent souvent des classes sociales inférieures. Ils utilisent alors le culturisme pour combler un manque d’épanouissement dans leurs emplois.

Le cinéaste a laissé derrière lui le culturisme, il a appris à s’accepter pour ce qu’il est. Mais l’allure de culturisme pour des jeunes continue. Simon, 19 ans, révèle que : « Je suis obsédé par ma shape. »

Mathias, 23 ans, avoue que : « Je me sentais toujours rabaissé par les autres… j’étais trop petit, pas assez fort. Depuis que j’ai commencé à m’entraîner, ça me donne confiance en moi.» 

Selon Louka, qui n’a que 18 ans : « J’aime mieux vivre jusqu’à 50 ans avec ce que j’aime faire que de vivre jusqu’à 80, puis me dire vous auriez pu faire ça. Je fais ce que j’aime. »

Autrefois, l’haltérophilie n’était pas une activité très populaire en Amérique du Nord. Du moins, avant que les frères entrepreneurs montréalais, Ben et Joe Weider, fassent venir un jeune autrichien aux États-Unis, dans les années 1970 : Arnold Schwarzenegger. Il a déclenché une véritable traînée de poudre sur l’apparence des corps masculins. 

Les Weider ont fait fortune grâce à leurs magazines, leurs équipements de fitness et leurs concours de musculation, dont Mr Olympia. Il suffit de regarder le nombre de salles d’entraînement qui existent aujourd’hui pour voir l’ampleur de leur empire. Mais, comme dit M. Grondin, « On leur vend des images d’hyper développement, d’hyper sexualisation. Elles sont tout à fait erronées. »

Adonis — 2024, 52 minutes — à visionner gratuitement sur le site de Télé-Québec

Crédit photo : Jérémie Battaglia


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