IA : la rage contre la machine

Frédérique Lapointe | Dossier Société et Cyberdépendance


Au coeur de la montée en puissance et en popularité de l’intelligence artificielle générative (IAG), les artistes dénoncent un délaissement de leurs services, une démocratisation de l’art généré par IA au détriment de l’art humain, bref, une mise au carreau. Parmi eux, les écrivains et les illustrateurs lançent l’alarme sur leur situation précaire. Ils se posent la question : comment résister à cette vague ? Quoi faire pour promouvoir l’art fait par et pour les humains ?

Lors du Salon du livre de Montréal 2025, Constance Harvey, graphiste et illustratrice, se prépare à manifester contre l’utilisation de l’intelligence artificielle générative propulsée par plusieurs maisons d’édition. Une heure avant la démonstration, elle prend le temps d’inspecter les kiosques et les présentoirs des livres. En deux temps trois mouvements, elle devine que quelque chose cloche. Les dessins qu’elle aperçoit ne tiennent pas la route, les textures sont incohérentes, les illustrations sont floues. 

Sur ce qu’elle décrit comme étant « un coup de tête », Constance publie une vidéo documentant les couvertures à saveur d’IA, à la fois enquête et avertissement. Celle-ci a trouvé son compte auprès des internautes, comptabilisant plus de 190 000 vues. Le tout après seulement 20 minutes de recherche et 15 minutes de montage. 

L’IAG est devenue, en quelques années à peine, omniprésente dans nos vies. Déguisée en donneuse de conseils, elle nous dicte quoi penser, quoi faire et comment réfléchir. Elle génère des écrits, mais aussi des images. Derrière l’avènement de l’IAG se trouvent les victimes d’un délaissement, voire d’un remplacement : les artistes. Et un tel changement de paradigme provoque un grand sentiment d’impuissance, de désespoir, mais surtout, d’anxiété.

Instabilité financière

Membre du conseil d’administration 2024-2025 d’Illustration Québec, pigiste depuis 2011 puis signée en édition depuis 2018, Constance remarque que l’apparition de l’IAG et sa démocratisation ont drastiquement fait chuter ses contrats. Son salaire est passé d’environ 30 000$ par année à 18 000$ en 2022, et « ça continue de baisser », précise-t-elle.

Elle ajoute néanmoins que son conjoint rapporte un salaire capable de soutenir le couple et de maintenir une certaine stabilité financière. « Je ne suis pas dans la merde, je ne suis pas dans la rue. Mais si j’étais une personne célibataire qui vivait seule, il aurait fallu que j’abandonne mon appartement. »

Il en va de même pour des artistes qui tentent de vivre de leur art dans les domaines de la création. « Vous n’avez pas idée du nombre de créateurs en ce moment qui ne peuvent plus vivre de leur art », lâche Constance. « C’est faramineux. » Musiciens, acteurs, doubleurs, traducteurs, personne n’est épargné. Certains ne se font plus rappeler, d’autres doivent se réorienter afin d’arrondir leurs fins de mois. « Des changements de carrière à 37 ans, c’est quelque chose. »

Peur existentielle

Ainsi, la question des impacts de l’intelligence artificielle générative et ses répercussions dans plusieurs sphères a été moult fois posée dans les écoles, le milieu artistique et le marché du travail. Parmi tous ces cas de figure, une émotion fait peu les manchettes, mais le sentiment général face à ces bouleversements sociétaux domine néanmoins : la peur, et plus encore, l’anxiété. Elle s’ancre dans la crainte du futur de l’humanité et elle est universelle, car elle concerne tout un chacun. Parents inquiets que leurs enfants soient exposés trop tôt à cette technologie durant leur développement, professeurs anticipant des copies rédigées par ChatGPT, étudiants craignant ne pas pouvoir penser par eux-mêmes, citoyens redoutant tout ce qu’ils consomment sur Internet, de peur de tomber dans le panneau… la liste est longue.

L’enjeu de l’environnement et la quantité faramineuse d’eau consommée par les centres de données (data centers) sont des points centraux de cette anxiété. En 2025, l’intelligence artificielle a consommé entre 312 et 765 milliards de litres d’eau, soit plus que l’industrie de l’eau en bouteille pendant la même période. « C’est terrible », déplore Constance. Elle prévient que même s’il n’y a encore pas de centre de données d’intelligence artificielle au Québec, « il ne faut pas que ça arrive. »

Pour Constance, certains jours sont plus difficiles que d’autres, et elle apprend à apprivoiser son anxiété au jour le jour. La mine grave, elle admet que lors de certaines journées, « il n’y a plus d’espoir. »

Biais et préjugés

Un détail saute aux yeux en regardant la vidéo postée par Constance : la majorité des couvertures soupçonnées d’utiliser de l’IAG appartiennent à des livres destinés aux enfants. Selon l’autrice, cette tendance s’inscrit dans un mépris général du divertissement axé vers les enfants. Ce mépris pourrait découler de la croyance populaire selon laquelle « les dessins animés, c’est pour les enfants » et qu’il n’est pas nécessaire de créer du contenu recherché pour eux, car ils auront des exigences moindres. Par ailleurs, en août 2025, la Maison Blanche a annoncé un partenariat avec le groupe PragerU. Celui-ci a des capsules éducatives animées, dont certaines générées par IA, pour enseigner aux enfants des valeurs conservatrices. Un lien se crée entre paresse et guerre idéologique, et au beau milieu de ce terrain, un perdant y figure : les enfants.

En plus de cette problématique, l’IAG véhicule également des stéréotypes avec des biais fétichistes. Par exemple, Constance a tenté de générer des images de femmes grosses sans que celles-ci soient hypersexualisées, sans succès. Le logiciel ajoute çà et là des vêtements trop serrés, des ventres grossièrement apparents, voire de la nourriture. « Ce n’est pas normal », martèle l’illustratrice. 

Elle prend un instant de pause. Elle hésite. Puis souligne l’évidence qui découle de ces observations. « L’IAG, c’est misogyne. »

L’IAG serait-elle également un vecteur supplémentaire pour perpétuer la haine envers les femmes? La question mérite d’être posée : en janvier 2026, quelques jours après l’incendie dans une boîte de nuit de Crans-Montana en Suisse, des internautes masculins sur le réseau social X ont demandé à l’intelligence artificielle Grok de déshabiller les victimes féminines de la tragédie. C’est pour cette raison que Mme Harvey affirme que la lutte contre l’IAG est également un « combat féministe. »

Promouvoir l’art humain

Que faire pour contrer, ou du moins freiner la menace de l’IAG et ses répercussions ? Voici qu’entre en scène le Regroupement pour l’art humain (RAH). Créée à partir la manifestation au Salon du livre 2025 citée plus haut, l’organisation véhicule un message d’espoir et de résistance : l’art généré par IA ne pourra pas et ne devrait jamais remplacer l’art humain. Un des mandats du RAH est d’instaurer l’équivalent des étiquettes bio pour les aliments, mais pour les livres. Cette étiquette indiquerait qu’un livre n’a utilisé aucune IAG pour sa conception, son écriture ou encore ses illustrations. 

De plus, le RAH encourage les maisons d’éditions, les librairies et les bibliothèques municipales à s’engager à ne jamais utiliser d’IAG. Cette initiative encourage notamment les maisons d’édition à se ranger du côté de l’art humain. Par exemple, en janvier 2026, les éditions Pratico-Pratiques se sont engagées à ne plus avoir recours à de l’IAG pour leurs prochaines parutions.

Et c’est cette lueur d’espoir qui donne du carburant à Constance pour continuer à se battre et à promouvoir l’art né d’une main humaine. « Mon côté militant et mon implication avec le RAH font que j’ai envie de me mettre la face là-dedans. »

Rejet populaire

Fin 2025, un rapport de l’entreprise Microsoft rapportait qu’OpenAI, géniteur de ChatGPT, avait enregistré près de 12 milliards de dollars de perte durant le troisième trimestre de 2025, notamment dû à son manque de rentabilité. Mais est-ce assez pour freiner l’ascension vertigineuse de l’IA ? Est-il raisonnable d’espérer un éclatement de la bulle IA bientôt ? « Je le souhaite », me dit Constance.

Après tout, l’illustratrice trouve du réconfort en observant la résistance citoyenne face à l’IAG. « Les réactions des gens sont très fortes. Ceux qui sont en colère sont en colère », que ce soient les professionnels comme les éditeurs. Dès qu’ils se font prendre à utiliser de l’IAG, « ils se font rentrer dedans. »

Mme Harvey est d’avis que si l’utilisation de l’IAG provoque des réactions aussi viscérales aux gens, « il faut arrêter de le pousser. Les gens ne voulaient pas des NFT il y a deux ans non plus! »

Pendant la manifestation au Salon du livre 2025, elle raconte qu’une mère est allée à sa rencontre pour lui révéler que son fils de 12 ans avait exprimé son mépris des livres utilisant de l’IA. Elle affiche un sourire complice en racontant cette anecdote : « La mère était toute fière de me dire que son fils était devenu militant. »

Le combat contre l’IAG part d’un désir d’aider des humains, de garder les petites entreprises ouvertes, de soutenir le travail communautaire et de maintenir notre empathie, conclut Constance. « Pourquoi enlever ça aux humains? 

Note :  Un NFT, ou « non-fungible token », soit « jeton non-fongible », est un « objets virtuel unique qui ne peut être ni copié, ni remplacé. Les NFT utilisent la technologie de la blockchain, comme pour les cryptomonnaies, sécurisée grâce aux métadonnées permettant de confirmer l’authenticité de l’objet acheté. » 
Source: Mohamed Habib Tounsi, Les NFT : Une révolution en marketing numérique, HEC Montréal, publié le 12 mars 2022. https://digital.hec.ca/blog/nft-marketing-numerique/


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Frédérique Lapointe
Frédérique Lapointe
Frédérique Lapointe est une journaliste et créatrice de contenu basée à Montréal. Écrivaine dans l’âme et rédactrice de journaux intimes de son enfance à son adolescence, elle a commencé à s’intéresser à l’écriture journalistique lors de ses études au Collège André-Grasset. Passionnée de culture (cinéma, musique et littérature), Frédérique est également détentrice d’un baccalauréat en études cinématographiques à l’Université Concordia, d’où elle a gradué à l’été 2024. Là-bas, elle apprend l’art de l’analyse et le pouvoir de l’écriture à travers les mots et l’engagement politique et personnel. À travers le cinéma, elle s’intéresse au monde qui l’entoure et à ses milliards de vies humaines, toutes plus uniques les unes que les autres. En 2024, elle est admise dans le programme DESS en journalisme — niveau maîtrise à l’Université de Montréal. Là, elle complète un stage au média indépendant des étudiantes et étudiants de l’UdeM, Quartier Libre. Après la complétion de ce stage en décembre 2025, elle intègre l’équipe de Reflet de Société à titre de journaliste indépendante. Frédérique Lapointe est passionnée par tout ce qui a attrait aux enjeux actuels et à la justice sociale. Elle espère qu’à travers ses histoires et son écriture, les lecteur·ice·s se sensibiliseront aux enjeux de notre époque et qu’ils bénéficieront d’un travail journalistique complet, recherché et impartial. Pour Frédérique, le savoir est plus qu’une arme : c’est une nécessité. À travers son travail, elle cherche à donner une voix à celles et ceux qui n’en ont pas et est déterminée à poser sa pierre à l’édifice du journalisme indépendant, ancré dans le social et la relation avec les citoyennes et citoyens.

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