Islamophobie ordinaire… partout

Oumou Diakité | Dossier Société, Racisme

Il ne se passe presque plus une semaine sans qu’un propos, une polémique ou une « prise de position » ne vienne rappeler que l’islam est devenu un objet de suspicion ordinaire.

C’est une fixation. On en parle partout — sur les plateaux de télévision, dans les assemblées, sur les réseaux sociaux — mais rarement avec celles et ceux qui en sont les premiers interpellés. Et surtout, on en parle comme d’un problème.

Je suis concernée, étant une jeune journaliste musulmane.

Que dit-on, aujourd’hui, lorsque l’on parle d’islamophobie ? On entend que ça ne serait qu’une opinion. Que ce ne serait pas une violence, mais un « droit », comme l’a affirmé Julien Odoul, député à l’Assemblée nationale française et membre du Rassemblement national.

Dans le même mouvement, le journaliste et éditorialiste français Christophe Barbier s’emploie à hiérarchiser les haines, expliquant que l’islamophobie ne saurait être comparée à la judéophobie. Mais depuis quand la dignité humaine se mesure-t-elle à l’aune d’un classement ? Depuis quand faut-il choisir entre les luttes, comme s’il n’y avait qu’un seuil d’indignation possible ?

Si ces discours semblent lointains, ils ne le sont pas. Leurs échos résonnent au Québec sous des formes parfois plus feutrées, mais tout aussi structurantes. Il ne s’agit pas d’une simple importation des débats mais d’une circulation des imaginaires.

Citoyenneté conditionnelle

L’exemple du débat sur l’abaya (longue robe ample portée) est révélateur. À l’été 2023, la France s’enflamme autour de cette robe. Quelques semaines plus tard, le Québec s’en empare, comme si la polémique avait traversé l’Atlantique, mais en gagnant une nouvelle légitimité. Des jeunes filles se retrouvent à défendre un vêtement devenu un objet de méfiance. Pourtant, c’est une robe. Toujours, une simple robe.

D’autres événements ont montré que les propos visant les musulmans peuvent circuler avec une relative indifférence. Sur Facebook, une enseignante de Trois-Rivières se filme pour insulter « les Noirs et les… de musulmans ». Deux semaines plus tard, elle publie une vidéo expliquant qu’elle était « pompette ». Puis, elle disparaît et je ne la retrouve plus sur les réseaux sociaux. Enseigne-t-elle toujours ? Y aura-t-il une justice pour cette « raciste dédaigneuse » ?

Comme musulmane, quelque chose me trouble dans l’espace québécois : certaines actions visant ma communauté semblent pouvoir se dissoudre dans le bruit sans provoquer de véritable onde de choc.

Je pense notamment au débat sur les « prières de rue » durant les manifestations pour Gaza, rapidement présenté par le gouvernement de la CAQ comme un problème sociétal. Pourtant des processions chrétiennes ou d’autres manifestations religieuses suscitent rarement le même niveau d’indignation ou de couverture.

Cette différence de traitement me frappe, parce qu’elle révèle que l’islam, au Québec, continue souvent d’être perçu moins comme une foi parmi d’autres que comme une présence à surveiller.

Jamais simplement citoyen

Le musulman, ou celui que l’on suppose être, est sommé de prouver qu’il n’est pas ce que l’on projette sur lui. Il n’est jamais simplement citoyen ; il demeure constamment renvoyé à une forme d’étrangeté. C’est un extrémiste, un terroriste.

En fait, refuser cette réalité, c’est accepter qu’une partie de la population vive sous un régime d’exception symbolique. C’est admettre que l’égalité puisse être conditionnelle, que la dignité puisse être négociée. Or, une société démocratique ne peut se permettre ce luxe.

Il ne s’agit pas de dire que le Québec est la France ou les États-Unis. Mais il faut se demander ce que nous faisons des débats que nous importons, des peurs que nous reprenons, des obsessions que nous adaptons.

 À force de regarder ailleurs pour repenser nos propres tensions, ne risquons-nous pas de reproduire, ici, les mêmes impasses ?

Ce que l’on croyait réservé aux débats français ou américains prend désormais racine chez nous : une islamophobie de plus en plus assumée, banalisée, scandaleuse.

En tant que musulmane, ça ne me fait pas peur, ça me désole.

Photo en haut : Crédit photo : Rumman Amin sur Unsplash


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Oumou Diakité
Oumou Diakité
Oumou Diakité est journaliste, auteure et créatrice de contenus basée à Montréal. Issue d’une formation en communication plurimédia (IGC Business School) et détentrice d’un DESS en journalisme de l’Université de Montréal, elle développe une écriture à la croisée du documentaire, du narratif et de l’engagement social pour ses travaux journalistiques. Elle débute dans les domaines de la communication digitale et du marketing éditorial en 2022, notamment en tant qu’assistante marketing digital chez Ouest-France. Parallèlement, elle affine son identité de rédactrice engagée au sein du média Les Raisonné.e.s, où elle conçoit des campagnes centrées sur des enjeux de responsabilité sociétale, identitaire et environnementale. Elle y développe une approche sensible du branding éditorial en mobilisant des techniques d’écriture narrative et inclusive. Dès 2022, Oumou Diakité est nommée journaliste éditorialiste pour Metaverse Tribune, où elle couvre des événements professionnels, mène des entretiens et développe de nouveaux formats numériques. Elle rejoint en mai 2025 l’équipe de Reflet de Société / Journal de la rue comme journaliste terrain en traitant des sujets liés à l’inclusion, à la précarité et à la jeunesse, dans une perspective humaine et sociale. Et il y a bien d’autres thématiques. Auteure du recueil de nouvelles Journal (im)personnel publié aux éditions Le Lys Bleu, Oumou explore la scène artistique en signant une adaptation théâtrale de ce texte jouée à Montréal. Elle dirige en parallèle racont ars, un média personnel où elle documente, à travers reportages et portraits, les récits de vie et les mondes imaginaires souvent absents des grands circuits médiatiques. Oumou Diakité maîtrise le français (langue maternelle), l’anglais et l’espagnol (niveaux intermédiaires), sait lire et écrire l’arabe.

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