Équipe Reflet de Société | Dossier Autochtone
Dans les couloirs des cliniques de proximité, dans les files d’attente d’une banque, autour d’une table de cartes improvisée pour apaiser l’angoisse d’un instant, Morgana Lefebvre avance à pas constants.
Navigatrice autochtone (ou travailleuse de rue pour personnes autochtones) pour Médecins du Monde, elle occupe un rôle encore trop méconnu, mais essentiel : celui de trait d’union entre les personnes autochtones vivant en milieu urbain et des systèmes de services souvent complexes et parfois hostiles.
Comment ne pas penser, en effet, au cas de Joyce Echaquan, une femme atikamekw, morte à l’hôpital de Joliette, en 2020, à la suite de négligences médicales. Elle était venue pour des maux stomacaux et est repartie dans un cercueil après avoir subi du mépris et du racisme.
Être navigatrice, explique Morgana, c’est avant tout « agir comme un pont ». Un pont entre des institutions et des individus, entre des langues, des cultures, des histoires marquées par la violence coloniale et des travailleurs dans les structures qui peinent encore à en tenir compte. Ce rôle implique du soutien, de l’accompagnement, de la traduction linguistique et culturelle, mais aussi une vigilance constante pour garantir un traitement juste et respectueux.
Une vocation née du quotidien
L’engagement de Morgana ne vient pas d’un parcours théorique, mais d’une expérience personnelle. En grandissant, elle accompagne des membres de sa famille dans leurs démarches pour accéder à des services médicaux ou sociaux. Ces expériences répétées, parfois épuisantes, ont façonné sa trajectoire. « Aider ma famille a été fondamental dans ma décision de devenir navigatrice Autochtone », confie-t-elle.
Ce désir d’aider se traduit aujourd’hui par une présence auprès des personnes qu’elle accompagne. Morgana n’endosse pas un rôle de sauveuse : elle soutient, elle éclaire, elle marche aux côtés. « Mon travail n’est pas de régler la vie des gens, mais d’être là quand ils en ont besoin », rappelle-t-elle.
Dans ce métier, la routine n’existe pas. « Aucun jour ne se ressemble, et c’est ce que j’aime profondément », précise Morgana. Une journée peut commencer par des allers-retours entre les cliniques de proximité de Médecins du Monde, se poursuivre par un accompagnement à la banque, puis se terminer par une partie de cartes improvisée. Un moment anodin en apparence, mais crucial pour alléger les inquiétudes, créer un espace de parole, restaurer une forme de normalité.
Ce travail lui a appris à se concentrer sur l’instant présent. Chaque jour est nouveau, pour elle comme pour les personnes qu’elle accompagne. Cette posture, à la fois humble et attentive, est au cœur de son approche.
Violence sous silence
Parmi les réalités les plus souvent négligées concernant les Premières Nations, les Métis et les Inuits vivant en ville, Morgana pointe la perte — ou l’effacement — des cultures et des traditions. « Les pratiques traditionnelles et culturelles jouent un rôle important dans le processus de guérison », rappelle-t-elle. Elles ne s’opposent pas à la médecine moderne ; elles peuvent au contraire la compléter.
Or, en milieu urbain, l’accès à ces dimensions culturelles est souvent limité, voire inexistant. Cette absence aggrave le sentiment de déracinement et nuit à la guérison, en particulier en santé mentale. Alors c’est peut-être là, pense-t-elle, qu’il faudra axer les objectifs de terrain.
Pouvoir parler
Dans son travail quotidien, Morgana se heurte fréquemment à des barrières linguistiques. Pour de nombreuses personnes qu’elle accompagne, l’anglais et le français ne sont pas leur langue maternelle. Leur première langue est souvent autochtone, apprise et transmise dans leur communauté d’origine.
Cette réalité complique la compréhension des diagnostics, des choix thérapeutiques, des démarches administratives. Être navigatrice, c’est alors s’assurer que chaque personne comprend réellement les options qui s’offrent à elle et que ses décisions sont respectées.
La notion de « sécurité culturelle » n’est pas un vain slogan dans le travail de Morgana : elle guide chacune de ses interventions. Concrètement, cela signifie respecter les choix des personnes accompagnées et proposer des alternatives adaptées à leur réalité culturelle. « Une personne peut préférer parler à un aîné plutôt qu’à un thérapeute », explique-t-elle. Ce choix doit être considéré comme légitime. Garantir l’accès à des options culturelles n’est pas un luxe, mais une condition essentielle d’un accompagnement digne.
« Comment ça va ? » change une trajectoire
Dans un contexte marqué par des décennies de violences institutionnelles et de racisme systémique, la méfiance est souvent profonde. Pour gagner la confiance des personnes qu’elle suit, Morgana mise sur trois piliers : la patience, la constance et la confidentialité. « La réputation que vous construisez avec une personne se propage rapidement dans la communauté », souligne-t-elle. Être fiable, respecter la parole donnée, protéger les informations confiées : ces gestes répétés finissent par ouvrir des espaces de confiance.
Parfois, l’impact d’un accompagnement se joue dans des gestes infimes. Morgana se souvient d’un jeune homme en situation de dépendance active. Elle lui adressait un simple « Salut, comment ça va aujourd’hui ? » quotidien. Un jour, il lui a annoncé vouloir arrêter les drogues subitement et lui a demandé de continuer à prendre de ses nouvelles, pour rester responsable.
Ce suivi informel, ces échanges brefs mais constants, ont contribué à un changement profond. L’homme a réussi à intégrer un programme de logement de deuxième étape, puis à obtenir un emploi stable. « C’est l’un des premiers moments où j’ai vraiment mesuré l’impact d’un soutien empreint de compassion », raconte Morgana.
Besoins urgents
Le racisme systémique demeure omniprésent au sein de nombreuses institutions québécoises. Morgana le voit chaque jour : refus de services, propos déplacés, humiliations dans les hôpitaux, les pharmacies, les écoles ou les banques. Cette violence ordinaire s’ajoute aux traumatismes intergénérationnels toujours à l’œuvre.
Face à ces réalités, les besoins sont immenses : davantage de logements avec services de soutien intégrés, des soins de santé culturellement adaptés, notamment en santé mentale. Certains programmes existants doivent être élargis. « Les cadres sont là », affirme Morgana, citant des initiatives comme Miyoskamin (qui propose des logements pour des femmes autochtones) ou la Clinique en santé autochtone de Montréal. « Mais la demande dépasse largement l’offre. »
Dignité et pluralité
Le message que Morgana souhaite adresser au grand public est clair : chaque personne autochtone est unique, bien au-delà des étiquettes imposées par la société. « Nous sommes des personnes à part entière et nous méritons le même respect que n’importe qui », insiste-t-elle.
Avec son travail de navigatrice, elle rappelle que l’accès aux soins et aux services ne peut être dissocié de la reconnaissance de la dignité, de la culture et de l’humanité de celles et ceux qu’ils sont censés servir.
Le saviez-vous ?
Dans son mémoire présenté dans le cadre des consultations prébudgétaires 2026-2027, le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec rappelle que plus de la moitié des Autochtones au Québec vivent désormais en milieu urbain, où les centres d’amitié jouent un rôle crucial comme pont entre les communautés autochtones et les services publics.
L’organisme soutient que sans financement stable et récurrent des donateurs, ces espaces — qui offrent à la fois accompagnement social, soutien en santé et ancrage culturel — ne peuvent répondre adéquatement à la croissance des besoins, malgré leur rôle central dans la réduction des inégalités.
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