Oumou Diakité | Dossier Economie
On se raconte souvent que le marché est neutre, qu’il ne connaît ni les religions ni les tensions culturelles. Pourtant, dans l’odeur fraîche de l’aire réfrigérée du supermarché Maxi, une scène ordinaire a révélé l’une des zones les plus ambiguës du commerce alimentaire contemporain : la manière dont le halal est devenu une variable marketing, un langage codé, parfois un terrain d’incompréhensions identitaires.
Deux amis s’arrêtent devant un étalage où se mêlent produits certifiés halal et aliments sans aucune pastille verte. L’une d’eux porte le voile, et tous deux observent attentivement les emballages. Le boucher, les voyant hésiter, s’approche pour les rassurer : « Tout est halal », leur lance-t-il, sûr de lui. Une affirmation surprenante, puisque près de la moitié des produits n’affiche aucune certification reconnue.
D’ailleurs, c’est quoi la viande halal ? La certification halal implique que les produits sont conformes aux prescriptions de la loi islamique, tant dans leur composition que dans leurs modes de préparation, de transformation et, le cas échéant, d’abattage.
Le halal comme argument psychologique
Face à leur scepticisme, le boucher ajoute cette phrase, en baissant presque la voix : « L’étiquette, c’est surtout pour rassurer les non-musulmans. Sinon, ils n’achètent pas. »
En d’autres termes : ce que l’on présente comme une balise religieuse devient parfois un outil commercial destiné non plus à garantir une conformité rituelle, mais à orienter la perception du client. Dans un marché où les identités s’entrecroisent et où les sensibilités religieuses sont souvent politisées, le halal se métamorphose ainsi en instrument de marketing.
Intriguée par l’affirmation du boucher, j’ai mené un petit sondage informel auprès de dix personnes — certaines de mon entourage, d’autres croisées dans mon quotidien — toutes non-consommatrices de produits halal. La moitié m’a répondu qu’elles éviteront systématiquement ce type de produits.
Pas pour des raisons culinaires, mais pour des motifs qui disent beaucoup de l’imaginaire collectif actuel. Plusieurs montrent une confusion entre consommation et adhésion religieuse. D’autres expriment une inquiétude diffuse, héritée de débats médiatiques qui associent le halal à des préoccupations religieuses ou sécuritaires.
Certains, plus simplement, ont l’impression qu’un produit marqué halal n’est « pas pour eux », comme si acheter une barquette de viande équivalait à franchir une frontière culturelle.
Le halal comme économie globale
Ces réponses montrent que l’étiquette halal n’est jamais neutre. Elle porte en elle un faisceau de tensions : identitaires, politiques, culturelles. Lorsque l’étiquette est présente, elle attire autant qu’elle repousse ; lorsqu’elle disparaît, elle rassure une clientèle qui la regarde avec suspicion. Dans les deux cas, le religieux est instrumentalisé par des logiques marchandes.
Depuis plus de deux décennies, le marché du halal connaît une croissance spectaculaire. Il dépasse largement la seule viande pour englober les cosmétiques, le tourisme, la finance ou encore les produits culturels.
Certains chercheurs parlent d’un « djihad par le marché », non pas pour suggérer une quelconque violence, mais pour désigner une dynamique où les normes religieuses circulent à travers des stratégies commerciales plutôt qu’à travers des institutions religieuses. Le halal devient ainsi un argument de vente, un marqueur identitaire, un élément de distinction ou d’intégration selon les publics visés.
Bref, le cas du supermarché Maxi illustre une version inversée de ce phénomène. Ici, la mention halal n’est pas surabondante : elle est partiellement effacée. On se retrouve alors face à un halal implicite, supposé présent même en l’absence de certification. Cette invisibilisation n’a rien de fortuit.
Elle répond à une logique commerciale fine. En effet, il apparaît que dans un espace où les clientèles non musulmanes sont nombreuses, mieux vaut parfois éviter de signaler trop clairement une appartenance religieuse perçue comme sulfureuse.
La logique n’est plus de cibler un public musulman, mais de ménager un public non musulman. Le halal devient caméléon : visible quand il attire, invisible quand il gêne.
Tensions collectives
Cette scène renvoie à des débats plus vastes. Elle révèle une confusion persistante entre laïcité et neutralité marchande. Beaucoup de consommateurs perçoivent le halal comme un enjeu politique, alors qu’il ne relève en réalité que de choix individuels et privés.
Elle met aussi en lumière un malaise culturel plus profond : dans une société où les identités sont souvent appréhendées comme des blocs étanches, la simple présence d’un label peut activer des réflexes de distanciation, voire de rejet.
Enfin, elle révèle les limites de la gouvernance du halal, un domaine où les certifications diffèrent, où la transparence varie, et où l’absence d’un cadre clair nourrit des fantasmes.
Ce qui s’est joué ce jour-là, entre un boucher, deux consommateurs hésitants et quelques barquettes de viande, n’est donc pas anodin. C’est un miroir tendu à nos contradictions collectives : un mélange de peur, de méconnaissance, de stratégies commerciales et de rapports complexes au religieux.
Dans les allées du supermarché, loin des grands débats publics, le halal devient à la fois objet de commerce, de politique et de projection identitaire. Et l’on se surprend à constater que ce qui devrait être un simple choix alimentaire devient, pour beaucoup, un acte chargé de signification.
En haut, crédit photo : Jack Sparrow
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