Frédérique Lapointe | Dossier Communautaire
Situé au 1800, rue Letourneux, dans l’arrondissement Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, le Centre Social Anarchiste L’Achoppe (CSA) est le théâtre d’un mode de vie où l’entraide, le partage et la communauté suppléent aux valeurs capitalistes.
En poussant la porte du bâtiment, je tombe sur un lieu simple, amical, sympathique, comme si j’avais atterri dans un vieux souvenir. Un piano à ma gauche, un divan, une cuisinière, quelques tables. À ma droite, des pamphlets, des calendriers, des affiches pour de prochains événements aux quatre coins de la ville, des activités militantes, contestataires, anarchistes.
Ce jeudi-là, c’était l’activité tricot, organisée par Crochet Solidaire. Elle se déroule deux fois par mois. Dans une boîte en carton au centre de la pièce principale, du matériel pour le tricot et le crochet est mis à la disposition de tous et de toutes. La cerise sur le gâteau ? Tout est gratuit.
L’activité débute vers 18h30. On m’offre une pelote de laine bleue et des aiguilles. On m’apprend à faire des mailles, à bien manipuler les brins pour faire un nœud.
Je rencontre d’autres participantes. Sans savoir ni leur nom ni d’où elles viennent, je sens avec elles de l’affinité. Il flotte dans l’air comme un esprit de famille.
Un sens collectif
Suzie (nom fictif) m’explique comment le groupe de tricot s’est formé. « Ça faisait longtemps que je voulais faire un truc de crochet militant. » C’est en écoutant un épisode du balado Live Like the World is Dying, créé par Margaret Killjoy, qu’elle s’initie à cette activité. Au CSA, l’atelier de tricot et crochet naît officiellement en janvier 2026. Ouvert au public, « l’idée est de faire vivre l’Achoppe et de la faire découvrir à des gens grâce à des choses qui nous unissent », m’explique Suzie.
La jeune femme décrit l’expérience comme un apprentissage collectif. Chaque participant(e) peut apporter son propre matériel ou en emprunter sur place. « Commencer une nouvelle passion, comme le tricot, ça coûte cher, et quand personne dans ton entourage ne s’y connaît, c’est intimidant », continue Suzie.
Malgré une devanture qui n’est pas d’emblée accueillante, on trouve à l’intérieur du bâtiment un esprit de communauté et de camaraderie propre à la mission d’un CSA. « Un jour, quelqu’un nous a dit : “Vous êtes comme un cercle de fermières anarcho-queers.” J’ai trouvé la comparaison drôle », raconte Suzie.
Elle espère que les activités de tricot pourront éventuellement rejoindre des personnes plus âgées. Pour l’instant, les participantes sont majoritairement des jeunes vingtenaires. Suzie ajoute donc qu’il faudra « faire un peu de reach out aux gens dans le quartier. » En attendant, elle espère maintenir l’activité aussi longtemps que possible.
Une panoplie d’activités
Adam (nom fictif) s’implique à l’Achoppe depuis 2024. Il aide à organiser l’espace et à mettre des locaux à disposition de plusieurs regroupements. « Tout le monde ici est bénévole », dit-il. En plus de Crochet Solidaire, d’autres groupes organisent des activités au CSA, comme Justice Climatique Montréal ou Comité Bails, qui milite pour plus de logement social.
« Ici, tout est politique », poursuit-il, devant une bibliothèque d’essais militants et de romans dystopiques et anticapitalistes. L’anarchisme, qui se définit comme un rejet catégorique de toute hiérarchie ou instance de domination et de pouvoir, se reflète parfaitement dans ce lieu. Entre ces murs, il règne un refus d’appartenir à une organisation toute puissante ou de correspondre à un simple lieu de rassemblement froid, minimaliste et surtout, payant. Au CSA, l’atmosphère est tamisée, suspendue dans le temps. Il s’en dégage pourtant une chaleur humaine, un désir de se rassembler et de créer des liens forts.
Afin d’illustrer la vitalité du lieu, Adam énumère les activités récurrentes qui s’y déroulent : une « bouffe collective » deux fois par mois, ouverte à toutes et à tous. « On cuisine ensemble. Généralement, c’est de la nourriture jetée ou des restes. »
Il évoque également les soupers communautaires mensuels de l’ORA (Organisation Révolutionnaire Anarchiste). D’autres plages horaires sont réservées pour des permanences du soir : les visiteurs peuvent alors entrer au CSA pour se reposer, discuter, lire. Plus qu’un lieu de refuge, l’endroit met aussi en valeur une diversité d’ateliers.
Passé punk, futur punk
L’espace a été fondé en 2007 sous le nom de Rizhome. Il a été occupé par des anarchistes et des punks pendant les années 2010. Le 1800 Letourneux appartenait alors à une propriétaire privée qu’Adam qualifie de slumlord (propriétaire véreux).
En 2018, alors qu’elle souhaite vendre l’immeuble, une mobilisation s’organise pour protéger l’essence du lieu. « Quand le bâtiment a été mis sur le marché, la communauté ne voulait pas le perdre. Elle a mis ses ressources en commun pour le racheter. » Ces efforts ont mené à la création d’une organisation à but non lucratif, l’Association pour la Réappropriation des Milieux Urbains (ARMU), qui a finalement acquis le bâtiment.
L’Achoppe s’est développée quelques années plus tard. « Mais il y a eu la COVID après le rachat, c’était mort, dit Adam. Après une restructuration vers la fin de 2022, l’Achoppe a commencé à être fréquentée par plein de groupes militants. » Aujourd’hui, le lieu abrite deux entités : le Centre social anarchiste et les locataires, surnommés les «colocs ».
Afin de maintenir la mission de l’immeuble, une campagne de sociofinancement sur la plateforme La Ruche a été lancée à la fin de 2025 et a récolté 25 645 $ en seulement trois mois, en plus d’un financement additionnel de 25 000 $ du Fonds Mille et UN pour la jeunesse. Les fonds amassés ont servi à couvrir les coûts essentiels à l’entretien et à l’aménagement de l’Achoppe, ainsi qu’au financement d’activités gratuites auprès des jeunes du quartier.
Malgré les obstacles et les défis, Adam se réjouit de la visibilité dont bénéficie l’endroit, même s’il n’accepte « que les groupes qui partagent nos valeurs ». Il en résulte un centre social profondément en marge de la tradition et du système capitaliste et, surtout, un lieu de recueillement d’où un puissant désir d’entraide et de communauté émane.
Photo en haut: Crédit photo : Frédérique Lapointe
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