Que reste-t-il des familles de la COVID-19 ?

Frédérique Lapointe | Dossier Santé

Les défis qu’ont amenés l’isolement et les confinements durant la pandémie de COVID-19 ont été de taille, en particulier pour les nouvelles familles. Quel impact cette épreuve collective a-t-elle eu sur le moral des parents et des enfants, et quelles leçons en tirons-nous aujourd’hui ? Rencontre avec trois mères.

Comme beaucoup de personnes, les trois jeunes mères interrogées ont vu leur vie bousculée par l’arrivée de ce virus inédit. Entre l’urgence sanitaire et leur nouveau rôle, un dénominateur commun s’est dégagé : la peur de l’inconnu.

Vies chamboulées

Cette navigation en eaux troubles a marqué les intervenantes.

Après avoir donné naissance à son fils en mai 2020, Evelyne Dextradeur a été confrontée aux protocoles des tous débuts de l’infection. « Ça venait de commencer, on ne savait pas trop à quoi s’attendre », se souvient-elle.

Les mesures de distanciation sociale au moment culminant de sa grossesse et à l’accouchement est ce qui a le plus marqué Evelyne. Le jour J, elle se rappelle encore ses effets personnels livrés dans de grands sacs de plastique.

Félicia Ca, qui a donné naissance à la petite Maëlia en avril 2020, a quant à elle dû composer avec un changement continuel de réglementations. D’abord, l’hôpital lui a indiqué que son conjoint ne pouvait être présent lors de l’accouchement. On l’a ensuite autorisé, avant de l’interdire à nouveau, pour enfin permettre sa venue. « J’étais jeune, dit-elle. À 21 ans, je voulais vivre ça avec mon chum. » Une fois sur place, autre coup de théâtre : une infirmière l’informe qu’elle doit porter un masque pendant son accouchement, et ce, malgré son asthme.

Elle n’a pas été la seule nouvelle mère à vivre une telle situation. En août 2021, Sandrine Sangarie s’est heurtée à de telles recommandations lors de l’accouchement de sa fille ainsi que lors de ses rendez-vous prénataux. « J’arrivais à l’hôpital et je trichais, raconte-t-elle. J’avais plus de chance de m’étouffer ou de m’évanouir que d’attraper un virus. »

Une fois l’œil de la tempête passé, une autre épreuve s’est profilée à l’horizon : la solitude.

Des inégalités

L’Observatoire québécois des inégalités (OQI) rapportait en 2020 que les personnes marginalisées et précaires, notamment les femmes, ressentaient plus négativement l’isolement social. Par ailleurs, le document indique que le pourcentage de la population québécoise ne bénéficiant pas d’un soutien social élevé aurait été de 12 %, comparativement à 19 % pour les 65 ans et plus et 22 % pour les moins nantis.

Dans le cas des mères interrogées, l’absence d’interaction avec la famille éloignée, leurs amis et leur communauté, a été un défi colossal pour elles. Pour le pire, mais parfois aussi pour le meilleur.

Félicia est ainsi reconnaissante que cette période de « pause » lui ait permis de nouer un lien étroit avec sa fille. En revanche, le manque de contact avec sa famille éloignée et son conjoint, travailleur autonome à l’époque, ont miné son moral, en plus d’éprouver des symptômes d’une dépression post-partum à l’été 2020.

Néanmoins, le confinement lui a permis de poursuivre ses études. « Je n’aurais pas pu avancer à ce rythme si je n’avais pas été forcée d’être à la maison », reconnaît-elle.

Repenser l’enfance autrement 

Qu’en était-il des enfants ? Entre les mesures de distanciation sociale et l’incapacité d’explorer adéquatement le monde extérieur, ces derniers ont dû interagir avec le monde autrement.

Selon Evelyne, jusqu’à ses trois ans, son fils n’a pas connu les sorties aux restaurants, aux parcs, ce qui a favorisé chez lui un sentiment de renfermement dès son plus jeune âge. Quant à sa fille aînée, elle a ressenti des effets sur sa psyché. « Ma fille de dix ans a commencé l’école pendant la pandémie, raconte la jeune mère. Elle disait “Mes parents m’envoient dans un lieu dangereux”, parce qu’elle pouvait être malade à l’école… »

Chez les parents comme chez les intervenants, l’heure était à l’adaptation et aux nouvelles stratégies pour permettre l’apprentissage sans mettre la vie des jeunes en danger.

Le plongeon vers la technologie et l’école à distance aura été tout un défi à relever, notamment en raison de l’absence de contact humain. Pour les tout-petits qui ont fait leurs premiers pas dans le monde à cette période, ce bouleversement se ressent encore aujourd’hui, comme l’explique Sandrine. « Le monde virtuel a pris de l’ampleur. La majorité de ces enfants sont nés dans le numérique. Ce sont les écrans qui ont envahi leurs yeux. »

De l’aide, à quel point ?

En plus d’assumer son rôle de mère, Sandrine a pu utiliser son parcours d’intervenante sociale pour aider la communauté autour d’elle, d’abord à la Maison des enfants de Verdun, et aujourd’hui à la Communauté Chrétienne Maison du Potier dans l’arrondissement de LaSalle.

Elle souligne non seulement l’aide qu’elle a pu offrir aux jeunes enfants déboussolés, mais aussi celle dont les parents, gardiens et autres adultes affectés par la pandémie ont pu bénéficier.

Sandrine a pu constater la détresse autour d’elle. D’abord, les services permettant de maintenir la communauté en place, tels que les café-rencontres, les séances de yoga ou encore les ateliers de peinture, devaient à présent se faire « en distanciel ». « Les ressources n’étaient plus adaptées, dit-elle. On ne pouvait pas ouvrir les centres, et les gens n’étaient pas familiers avec les technologies. » Félicia a d’ailleursremarqué cette transition précipitée vers le numérique lors des mois qui ont suivi la naissance de sa fille. « Je suis peut-être tombée dans un moment où il y avait un vide de services, où ils essayaient de s’acclimater. »

Ce changement drastique signifiait une perte de repères pour les familles dans le besoin. « J’ai vu tellement de désolation [autour de moi] », explique Sandrine. Elle mentionne la violence conjugale exacerbée, le niveau de stress important chez les parents, ou encore l’impossibilité pour les enfants d’aller jouer au parc. « Tout le monde était victime. »

La question du suicide chez les jeunes est revenue à maintes reprises. « On pouvait voir le désespoir des familles, qui se divisaient davantage, des enfants qui songeaient au suicide. J’ai connu un enfant de 12 ans qui s’est enlevé la vie », se désole-t-elle.

Les pères formaient un bassin particulièrement vulnérable. Sandrine a donc lancé l’Espace Papa, un endroit de partage et de discussion virtuel. « Avec un espace pour ventiler, ils devenaient des papas merveilleux en rentrant à la maison », dit Sandrine.

Des années plus tard, elle se réjouit du fait que ses efforts aient porté leurs fruits. Il y a quelque temps, elle raconte avoir croisé un couple qui a fait appel à ses services pendant la pandémie. L’homme lui a dit : « Sandrine, tu te souviens des ateliers, de tout ce que tu as fait pour nous ? On s’est rendu compte que c’était une clé qu’on a gardée. » Sa femme a renchéri : « Vive la pandémie, sinon je n’aurais jamais suivi des cours comme ça ! »

Ces vies changées, Sandrine les garde dans son cœur.

Ce qu’il reste de la pandémie 

Malgré quelques anicroches, les trois mères interrogées assurent que leurs enfants se sont relativement bien remis de cette épreuve. Maëlia, la fille de Félicia, réussit bien à l’école, parle beaucoup et est très indépendante.

La fille de Sandrine est quant à elle suivie par une orthophoniste, afin d’assurer le bon développement du langage. « Elle articule bien, se réjouit Sandrine. Elle sait dire de bonnes phrases. Elle est capable de se concentrer à la tâche. »

De son côté, même si Evelyne affirme que le pic de peur est passé, elle note des répercussions de la COVID-19 sur ses enfants. Sa fille aînée, plus consciente que son petit frère au moment de la crise, s’est mise à faire de l’anxiété pendant la pandémie.

« Est-ce que ça a été déclenché par ça ? On ne le saura jamais, mais je pense que ça aura des impacts à long terme », dit-elle.

À présent, ce qui importe chez ces enfants, c’est le suivi, qu’il soit parental, physique ou psychologique.

En effet, une problématique récurrente soulevée lors des entretiens a été les retards dans l’élocution et la parole au sein de cette cohorte. Selon une synthèse de l’INSPQ à propos du développement des enfants de 0 à 6 ans en contexte de COVID-19, une étude évaluant la communication des enfants au tout début de la pandémie ainsi que 18 mois plus tard, avait remarqué « une diminution dans le domaine de la communication chez 15 % des enfants, comparativement aux résultats qui seraient attendus chez ces enfants en fonction de leur performance avant la pandémie. »

Lorsque le fils d’Evelyne avait une gardienne, celle-ci devait porter un masque, ce qui cachait ses lèvres.

Elle note aujourd’hui des difficultés de prononciation chez le jeune garçon.

Sandrine est désormais en mode solution : l’encadrement des jeunes qui ont grandi dans un environnement confiné et numérique doit se faire maintenant.

« Malheureusement, chez ces enfants, on remarque un retard. Ils ont entre quatre et sept ans, c’est en ce moment qu’il faut consulter un orthophoniste. »

Néanmoins, l’effort de sensibilisation pendant la pandémie a permis d’ouvrir le dialogue autour de la maternité, notamment dans des contextes de détresse psychologique. Felicia, qui œuvre désormais dans le Réseau québécois en études féministes (RéQEF), a pu constater cette évolution des mentalités en temps réel, notamment par l’accompagnement amélioré des mères dans des situations difficiles.

Ainsi, selon les mères, la COVID-19 les a marquées durablement, mais elle a aussi été une occasion de se ressourcer et surtout, de se rapprocher de leurs enfants.

Photo en haut : Crédit photo : Jievani Weerasinghe sur Unsplash


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Frédérique Lapointe
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Frédérique Lapointe est une journaliste et créatrice de contenu basée à Montréal. Écrivaine dans l’âme et rédactrice de journaux intimes de son enfance à son adolescence, elle a commencé à s’intéresser à l’écriture journalistique lors de ses études au Collège André-Grasset. Passionnée de culture (cinéma, musique et littérature), Frédérique est également détentrice d’un baccalauréat en études cinématographiques à l’Université Concordia, d’où elle a gradué à l’été 2024. Là-bas, elle apprend l’art de l’analyse et le pouvoir de l’écriture à travers les mots et l’engagement politique et personnel. À travers le cinéma, elle s’intéresse au monde qui l’entoure et à ses milliards de vies humaines, toutes plus uniques les unes que les autres. En 2024, elle est admise dans le programme DESS en journalisme — niveau maîtrise à l’Université de Montréal. Là, elle complète un stage au média indépendant des étudiantes et étudiants de l’UdeM, Quartier Libre. Après la complétion de ce stage en décembre 2025, elle intègre l’équipe de Reflet de Société à titre de journaliste indépendante. Frédérique Lapointe est passionnée par tout ce qui a attrait aux enjeux actuels et à la justice sociale. Elle espère qu’à travers ses histoires et son écriture, les lecteur·ice·s se sensibiliseront aux enjeux de notre époque et qu’ils bénéficieront d’un travail journalistique complet, recherché et impartial. Pour Frédérique, le savoir est plus qu’une arme : c’est une nécessité. À travers son travail, elle cherche à donner une voix à celles et ceux qui n’en ont pas et est déterminée à poser sa pierre à l’édifice du journalisme indépendant, ancré dans le social et la relation avec les citoyennes et citoyens.

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