Quand la santé prend la route

Oumou Diakité | Dossier Santé

Ancien fonctionnaire au ministère de l’Immigration du Québec, Eugène Graziani aurait pu se contenter de son engagement professionnel. Pourtant, depuis plus de trois ans, il consacre une à deux journées de bénévolat par semaine pour Médecins du Monde, au sein de la clinique mobile montréalaise. Un engagement discret, mais profondément ancré dans son parcours.

« J’avais déjà travaillé dans ce type de clinique mobile il y a plusieurs années. Et dans les années 1980, j’étais sexologue, en pleine épidémie de sida. » Le terrain, l’urgence sanitaire, la prévention, il connaît. C’est sa fille, elle-même médecin et ancienne bénévole en suivi de grossesse chez Médecins du Monde, qui lui parle de l’organisme. Il suit la formation. Il commence par quelques sorties. Puis il reste.

Accueillir, orienter, sécuriser

La mission de la clinique mobile est simple en apparence : aller vers les personnes qui ne s’adressent plus au système de santé. Concrètement, l’équipe est composée d’une infirmière — qui conduit également le camion —, d’un pair aidant qui connaît bien le milieu, et d’un bénévole comme Eugène.

« Mon rôle, c’est d’accueillir le mieux possible les personnes qui viennent à la clinique, celles qui ont un rendez-vous ou qui en veulent un. » Il participe aussi à la distribution de matériel de prévention en santé sexuelle et en réduction des méfaits liés aux drogues.

L’équipe s’installe dans des quartiers où la population est plus vulnérable. Cônes oranges, ordinateur portable pour entrer les données, table installée à l’extérieur. On ne reste pas assis. On observe. On échange. On réfère vers d’autres ressources grâce à une liste d’organismes partenaires plus spécialisés selon les besoins.

Eugène assume aussi un rôle informel mais essentiel : la sécurité. « L’infirmière est seule à l’arrière du camion. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Je reste à l’affût. » Les incidents sont rares, mais possibles. La vigilance fait partie du cadre.

L’écoute avant tout

Ce qui frappe Eugène, c’est la gratitude quotidienne. « Les personnes sont très reconnaissantes quand on les rencontre. Parfois, elles ne nous connaissent pas, elles sont juste de passage. C’est beau de voir leur surprise quand on arrive. »

Contrairement aux idées reçues, les usagers ne sont pas uniquement des personnes en situation d’itinérance. Certains ont un logement, mais échappent au système : absence de carte d’assurance maladie, statut migratoire précaire, isolement, méfiance institutionnelle.

« Souvent, ils veulent juste parler. » Son passé de sexologue l’aide. Mais il a aussi appris à ajuster sa posture. « J’ai compris, notamment dans certaines communautés autochtones, qu’on ne doit pas trop intervenir. On peut être perçu comme trop investi : “Mais t’es qui, toi ?” » D’où l’importance des pairs aidants, qui créent un lien de confiance plus naturel.

Mais Eugène tient à noter également qu’il y a des rencontres avec des personnes autochtones qui l’ont particulièrement marqué. « Je connaissais moins cette réalité. J’ai voulu y retourner pour mieux les comprendre et ne pas rester sur les premières expériences plus « difficiles » . Elles sont très chaleureuses. Elles voulaient nous revoir. » Une ouverture mutuelle, loin des clichés.

Manque de ressources, clientèle volatile

Eugène avoue avoir été surpris par un point : l’achalandage parfois faible. « Il nous arrive de passer trois heures sur le terrain et de rencontrer seulement deux personnes. Pourtant, je suis sûr qu’il y a plus de besoins. » Il comprend cependant que d’autres organismes font aussi un travail important, et que la clientèle est mobile, changeante.

Peut-être faudrait-il plus de visibilité, suggère-t-il : affiches, meilleure communication. Car ils sentent que les ressources ont diminué bien qu’il soit objectivement difficile de le quantifier. « Les organismes pour personnes vulnérables, il y en a de moins en moins. Les moyens manquent. Médecins du Monde apporte sa contribution, mais on voudrait en faire plus. »

Il évoque un dilemme permanent : dessert-on la bonne clientèle ? « Notre mission est de ne pas trop creuser, de faire confiance. Même si parfois on aimerait aider davantage certaines personnes plus vulnérables. » L’équilibre entre respect de l’autonomie et désir d’intervention plus poussée est fragile.

Les oubliés des soins

Ce qui met Eugène en colère ? L’injustice sanitaire.

« Bien sûr, la réalité des personnes itinérantes me touche beaucoup. Mais il y a aussi toute une population qui n’est pas itinérante et qui échappe complètement au système. C’est peut-être là l’injustice la plus invisible. »

Il pense aux migrants sans couverture médicale. « Ma fille me disait qu’accoucher à l’hôpital sans être dans le système peut coûter des milliers de dollars. On ne peut pas laisser des gens sans aucun soin de base. On est un pays riche quand même. » Il ne nie pas les contraintes budgétaires, mais insiste : l’accès aux soins essentiels devrait être garanti.

Il s’étonne aussi de certaines absences. Peu de personnes âgées croisent la route de la clinique mobile. Peu de très jeunes adultes également. « Pourtant, ces populations auraient aussi besoin d’aide. »

Est-ce que ça compte ?

Eugène n’a jamais douté de son engagement. « Chaque intervention compte. » Mais il reste lucide : la clinique mobile ne règle pas tout. « On contribue à faire une différence. Est-ce qu’on la fait entièrement ? Non. Mais ce n’est pas le rôle d’un seul organisme. »

Pour lui, davantage de citoyens devraient vivre cette expérience. « On entend beaucoup de choses sur les personnes qu’on rencontre dans la rue ou le métro. Mais il faut s’engager pour comprendre. Le vivre pour dépasser ses peurs. »

Il appelle aussi à un financement accru, peut-être même à une deuxième clinique mobile. Les élections approchent. Un nouveau cycle politique s’ouvrira. « Il faudra recommencer, répéter, convaincre de nouvelles personnes. On ne peut jamais dire que c’est terminé. C’est frustrant, mais il faut continuer. »

Au fond, la clinique mobile n’est pas seulement un camion stationné au coin d’une rue. C’est une présence. Une manière de dire « Vous comptez. » Même brièvement. Même sur le moment.

«  Et parfois, c’est déjà beaucoup. »

En haut : Eugène Graziani. Crédit photo Oumou Diakité


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Oumou Diakité
Oumou Diakité
Oumou Diakité est journaliste, auteure et créatrice de contenus basée à Montréal. Issue d’une formation en communication plurimédia (IGC Business School) et détentrice d’un DESS en journalisme de l’Université de Montréal, elle développe une écriture à la croisée du documentaire, du narratif et de l’engagement social pour ses travaux journalistiques. Elle débute dans les domaines de la communication digitale et du marketing éditorial en 2022, notamment en tant qu’assistante marketing digital chez Ouest-France. Parallèlement, elle affine son identité de rédactrice engagée au sein du média Les Raisonné.e.s, où elle conçoit des campagnes centrées sur des enjeux de responsabilité sociétale, identitaire et environnementale. Elle y développe une approche sensible du branding éditorial en mobilisant des techniques d’écriture narrative et inclusive. Dès 2022, Oumou Diakité est nommée journaliste éditorialiste pour Metaverse Tribune, où elle couvre des événements professionnels, mène des entretiens et développe de nouveaux formats numériques. Elle rejoint en mai 2025 l’équipe de Reflet de Société / Journal de la rue comme journaliste terrain en traitant des sujets liés à l’inclusion, à la précarité et à la jeunesse, dans une perspective humaine et sociale. Et il y a bien d’autres thématiques. Auteure du recueil de nouvelles Journal (im)personnel publié aux éditions Le Lys Bleu, Oumou explore la scène artistique en signant une adaptation théâtrale de ce texte jouée à Montréal. Elle dirige en parallèle racont ars, un média personnel où elle documente, à travers reportages et portraits, les récits de vie et les mondes imaginaires souvent absents des grands circuits médiatiques. Oumou Diakité maîtrise le français (langue maternelle), l’anglais et l’espagnol (niveaux intermédiaires), sait lire et écrire l’arabe.

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