DPJ au banc des accusés

Oumou Diakité | Dossier Famille

« La DPJ enlève plus facilement les enfants des familles noires », entend-on souvent dans certaines communautés afrodescendantes du Québec. Cinq ans après la commission Laurent, la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) suscite toujours méfiance et appréhension. Mais ces perceptions correspondent-elles à la réalité ?

Pour répondre à cette question, j’ai rencontré Sandrine Sangarie, ancienne intervenante psychosociale à la DPJ. Nous avons également recueilli deux récits inspirés de situations vécues par des familles ayant fait l’objet d’une intervention. Les noms ont été changés afin de préserver leur anonymat.

Une loi d’exception avant tout

Pour Sandrine Sangarie, la DPJ n’intervient pas pour des cas anodins. « On arrive lorsque le développement ou la sécurité de l’enfant est compromis », explique-t-elle.

Ainsi, avant qu’un dossier ne se retrouve entre les mains de la DPJ, plusieurs acteurs ont généralement été mobilisés : école, CLSC, organismes communautaires, proches ou membres de la famille.

« Nous ne sommes pas là pour punir les parents, poursuit Sandrine Sangarie. Nous agissons d’abord pour soutenir les familles et rétablir un équilibre lorsque c’est possible. » Selon elle, la majorité des situations concernent davantage la négligence ou l’épuisement parental que la malveillance volontaire.

Deux familles, une expérience

Une famille originaire de la République démocratique du Congo a fait l’objet d’un signalement après des inquiétudes exprimées par l’école concernant l’encadrement de l’un de leurs enfants. « Quand on nous a parlé de la DPJ, nous avons paniqué, raconte la mère. On entend souvent que, lorsqu’ils arrivent chez vous, ils prennent vos enfants. » Après plusieurs rencontres et un accompagnement parental, la situation s’est toutefois stabilisée, et l’enfant est resté dans sa famille.

Une mère monoparentale québécoise a également reçu la visite de la DPJ après une période particulièrement difficile, marquée par un épuisement professionnel et des problèmes de santé.

« J’avais l’impression d’être jugée comme mère. Finalement, les intervenants m’ont surtout aidée à trouver des ressources. » Là aussi, le dossier a été fermé après quelques mois.

Bien que leurs réalités soient différentes, les deux familles décrivent un processus relativement similaire : évaluation, accompagnement, recommandations et suivi.

Culture ou discrimination ?

Pour Sandrine Sangarie, la relation avec certaines familles afrodescendantes peut être plus tendue, mais pas nécessairement parce qu’elles sont davantage ciblées. « Une famille Tremblay connaît généralement mieux le fonctionnement des institutions québécoises, dit-elle. Une famille nouvellement arrivée peut avoir peur ou mal comprendre ce qui se passe. »

Cette méconnaissance peut prolonger les échanges et générer davantage de tensions. L’ancienne intervenante évoque également certaines incompréhensions culturelles. Elle se rappelle notamment une situation où une intervenante s’inquiétait de voir une mère porter son enfant sur son dos en le tenant simplement avec un tissu noué autour.

« Pour cette famille, ce n’était pas un comportement problématique. C’était simplement culturel. » Selon elle, une meilleure connaissance mutuelle permet souvent d’éviter les malentendus.

Stéréotypes persistants

S’il existe peu d’éléments permettant d’affirmer que la DPJ traite systématiquement plus sévèrement les familles afrodescendantes, certains stéréotypes demeurent bien ancrés. Parmi ceux-ci figure l’idée selon laquelle les parents africains seraient plus autoritaires, plus sévères ou davantage enclins aux châtiments corporels.

Pour Sandrine Sangarie, cette perception mérite d’être nuancée. « Le mauvais traitement ne vient pas d’une communauté en particulier. J’ai vu des situations très difficiles dans tous les milieux. Ma pire histoire concernait une famille blanche québécoise. »

Elle reconnaît toutefois que certaines pratiques éducatives peuvent entrer en conflit avec les normes québécoises actuelles, notamment concernant la fessée ou les méthodes disciplinaires.

Cette opposition est parfois caricaturée sur les réseaux sociaux à travers le faux débat entre une éducation dite « Montessori » et ce que certains internautes ont surnommé « Ghettossori », un terme péjoratif utilisé pour désigner des approches éducatives perçues comme plus strictes dans certains milieux populaires ou issus de l’immigration.

Plus qu’un simple débat sur les méthodes éducatives, cette opposition renvoie à des représentations racialisées et culturelles de la parentalité : d’un côté, des parents perçus comme permissifs et adeptes de la négociation; de l’autre, des parents réputés plus autoritaires et attachés à la discipline.

Bref, ces imaginaires, bien que réducteurs, participent à la façon dont certaines pratiques parentales sont interprétées dans l’espace public.

Pour Sandrine Sangarie, le débat est mal posé. « La question n’est pas de savoir quelle culture a raison. La question est de savoir comment encadrer un enfant avec bienveillance, sans violence et dans le respect de ses besoins. »

Démystifier ou s’opposer

Au terme de l’entretien, un constat s’impose : les tensions entre la DPJ et certaines familles afrodescendantes semblent davantage relever de la méfiance, du manque d’information et des différences culturelles que d’un traitement manifestement plus sévère.

Pour Sandrine Sangarie, la solution passe par le dialogue. « Les familles immigrantes arrivent avec un bagage, des valeurs et des façons de faire qui existaient avant leur arrivée ici. Il ne s’agit pas de les effacer, mais de créer un véritable jumelage culturel. » Car, au-delà des clichés, l’objectif demeure le même pour tous : assurer la sécurité et le développement des enfants.

Photo en haut : Sandrine Sangarie Crédit photo : Placide Golie


Autres textes sur Famille

Pour s’abonner à Reflet de Société.

Pour faire un don.

Continuez votre lecture : 

Oumou Diakité
Oumou Diakité
Oumou Diakité est journaliste, auteure et créatrice de contenus basée à Montréal. Issue d’une formation en communication plurimédia (IGC Business School) et détentrice d’un DESS en journalisme de l’Université de Montréal, elle développe une écriture à la croisée du documentaire, du narratif et de l’engagement social pour ses travaux journalistiques. Elle débute dans les domaines de la communication digitale et du marketing éditorial en 2022, notamment en tant qu’assistante marketing digital chez Ouest-France. Parallèlement, elle affine son identité de rédactrice engagée au sein du média Les Raisonné.e.s, où elle conçoit des campagnes centrées sur des enjeux de responsabilité sociétale, identitaire et environnementale. Elle y développe une approche sensible du branding éditorial en mobilisant des techniques d’écriture narrative et inclusive. Dès 2022, Oumou Diakité est nommée journaliste éditorialiste pour Metaverse Tribune, où elle couvre des événements professionnels, mène des entretiens et développe de nouveaux formats numériques. Elle rejoint en mai 2025 l’équipe de Reflet de Société / Journal de la rue comme journaliste terrain en traitant des sujets liés à l’inclusion, à la précarité et à la jeunesse, dans une perspective humaine et sociale. Et il y a bien d’autres thématiques. Auteure du recueil de nouvelles Journal (im)personnel publié aux éditions Le Lys Bleu, Oumou explore la scène artistique en signant une adaptation théâtrale de ce texte jouée à Montréal. Elle dirige en parallèle racont ars, un média personnel où elle documente, à travers reportages et portraits, les récits de vie et les mondes imaginaires souvent absents des grands circuits médiatiques. Oumou Diakité maîtrise le français (langue maternelle), l’anglais et l’espagnol (niveaux intermédiaires), sait lire et écrire l’arabe.

ÉGALEMENT À LA UNE

SUIVEZ-NOUS

741FansLike
6,100FollowersFollow
340SubscribersSubscribe

DERNIERS ARTICLES