Le grand fonfonnement du livre jeunesse

Oumou Diakité | Dossier Culture, Famille

À la tête des Éditions Fonfon, Véronique Fontaine incarne une vision singulière de l’édition jeunesse : passionnée et profondément enracinée dans la conviction que les livres peuvent transformer la vie des enfants. Son parcours n’était pourtant pas tracé d’avance. Musicienne professionnelle, clarinettiste de formation, elle a longtemps enseigné la musique avant de se tourner vers le livre. « Fonfon », c’est d’abord une histoire de famille, née d’un deuil, devenue avec le temps un hommage et un projet collectif.

Les Éditions Fonfon ont vu le jour en 2003, initialement consacrées à la formation policière. Mais en 2007, le décès subit de son fondateur, André Fontaine, bouleverse tout. Véronique Fontaine et ses sœurs reprennent alors l’entreprise de leur père et décident de lui donner une nouvelle orientation : la littérature jeunesse. « C’était une façon de continuer à faire vivre notre père », confie-t-elle.

Le tournage éditorial jeunesse est parti d’une lettre qu’une des sœurs de Véronique a écrite à son fils. Dans celle-ci, elle lui expliquait le décès de son grand-père, sous la forme d’un « Fonfon » disparu. Ce texte est alors devenu le point de départ d’un projet à la fois thérapeutique et créatif.

« L’édition a d’abord été un moyen de traverser ce deuil en famille », raconte Mme Fontaine. Petit à petit, le projet prend forme, se professionnalise et s’impose dans le paysage littéraire québécois.

Aujourd’hui, Fonfon est reconnue pour sa ligne éditoriale claire : publier peu, mais publier bien. Les thématiques sensibles — anxiété, troubles alimentaires, diversité — sont abordées sans détour, mais toujours en gardant en tête l’intérêt de l’enfant.

Et c’est cette approche, qui consiste à parler aux enfants « à hauteur d’enfant », qui fait la force et l’originalité de la maison.

L’essor de la littérature jeunesse québécoise

Depuis quelques années, le livre jeunesse connaît une véritable expansion au Québec. Longtemps importateurs d’ouvrages étrangers, les librairies et bibliothèques d’ici proposent désormais une production locale foisonnante et exportée.

Selon Fontaine, plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. D’abord, la pandémie a marqué un tournant. « Les parents ont vu dans le livre un investissement, un moment précieux à partager avec leurs enfants », souligne-t-elle. 

Si 2020 fut une année difficile avec la fermeture des bibliothèques et librairies, les ventes ont bondi en 2021-2022. Aujourd’hui, même si les budgets des écoles et des bibliothèques sont en baisse, le marché reste soutenu par l’engagement des enseignants.

À l’international, le Québec attire de plus en plus l’attention grâce à la qualité de ses auteurs et illustrateurs. L’humour, l’originalité et la richesse visuelle des albums jeunesse québécois séduisent au-delà des frontières.

Un déclic qui change une vie

Pour Véronique Fontaine, la mission de Fonfon dépasse la publication de beaux objets. Il s’agit de participer à ce « déclic » qui peut changer la vie d’un enfant. « Quand un enfant découvre un livre qu’il aime, une graine est semée. Ce plaisir de lire rejaillit sur toutes les autres sphères de l’éducation », explique-t-elle.

Combien d’enseignants ou de parents rapportent ces histoires d’élèves qui affirmaient ne pas aimer lire, jusqu’au jour où un titre a tout changé ? Ces moments sont la raison d’être de son travail.

La littérature jeunesse évolue avec son temps. Diversité, écologie, inclusion, santé mentale : les demandes des enseignants et des familles se traduisent en thématiques de plus en plus présentes. 

« Aujourd’hui, les classes veulent des personnages noirs, des personnes handicapées, des héroïnes fortes », note Fontaine. L’édition jeunesse devient ainsi un miroir des défis contemporains, où les enfants trouvent des personnages dans lesquels ils peuvent se reconnaître.

Le grand fonfonnement du livre jeunesse
Véronique Fontaine (Crédit : Amelie Fortin)

Raz de marée de créativité

Publier un livre Fonfon, c’est un long processus. Chaque année, la maison reçoit près de mille manuscrits. Un comité de lecture effectue un premier tri, puis une sélection plus fine s’opère selon les critères littéraires et commerciaux. 

Une fois le texte choisi, l’équipe rencontre l’auteur, propose une direction visuelle et collabore avec un illustrateur. De la première lecture à la parution, il peut s’écouler un an et demi à deux ans. « Le travail d’illustration est très long, mais essentiel », insiste Véronique Fontaine.

Si Fonfon expérimente de nouveaux formats — numérique, audio, interactif — le papier reste central. « J’aime voir le numérique au service du papier », explique Mme Fontaine. Les outils numériques peuvent aider les enfants ayant des difficultés de lecture, mais rien ne remplace l’objet-livre, son poids, son odeur, son intimité. 

Défis et solidarité

Comme toute maison indépendante, Fonfon doit composer avec les contraintes économiques. Explosion des coûts d’impression, gestion des priorités, temps limité : « Savoir dire non est parfois le plus difficile », reconnaît Mme Fontaine. 

Pourtant, elle insiste sur l’importance de l’entraide dans le milieu du livre. « Nous sommes un écosystème de partage. Peu importe chez qui un enfant lit : l’important est qu’il lise. »

Côté politiques publiques, elle plaide pour un soutien plus affirmé : plus de financement pour la promotion de la lecture, plus d’investissements pour faire circuler les livres jeunesse.

Et la prochaine histoire ?

Quand on lui demande de se projeter, Véronique Fontaine répond avec simplicité : « J’aimerais qu’on ne parle plus de diversité ou d’inclusion, parce que ce sera devenu la norme. » 

Pour Fonfon, elle souhaite continuer dans la même lignée : « Mieux faire, mais ne pas faire plus. » Avec une petite équipe de cinq personnes, la maison assume sa logique de « décroissance » : privilégier la qualité et l’impact plutôt que la quantité.

Un choix à contre-courant de la logique industrielle, mais en parfaite cohérence avec la mission qui guide Véronique Fontaine depuis le début : offrir aux enfants des livres qui comptent, qui marquent, qui grandissent avec eux.

Photo en haut gracieusité de Véronique Fontaine


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