Par L’Équipe de Reflet de Société | Dossier Culture et Politique
En publiant Du khôl et des cendres aux Éditions TNT, Zeina Fayad offre au lectorat québécois une œuvre intime et politique, traversée par l’histoire contemporaine du Liban. Le roman paraît au moment du cinquième anniversaire de l’explosion du port de Beyrouth, une tragédie qui hante encore les consciences, et dont Fayad fut témoin en direct. C’est un livre de chair, de cendres et de lumière.
Zeina Fayad est originaire de Beyrouth, mais vit actuellement au Québec, où elle enseigne la littérature et le français au Cégep. Si elle revendique pleinement son identité québécoise, ses racines libanaises demeurent profondément ancrées en elle.
« L’écriture est une nécessité. Un moyen de dire ce qui ne se dit pas, de dénoncer, de partager, de garder vivants des souvenirs et des sentiments », mentionne l’auteure.
Avant ce premier roman publié au Québec, elle avait déjà rédigé deux romans graphiques au Liban, en collaboration avec des illustrateurs : Demain à la cueillette des abricots (traduit de l’arabe), inspiré d’une expression populaire signifiant « probablement jamais », et Je t’aime grand comme l’océan (traduit de l’arabe).
« Je suis toujours partie de mon vécu, même si les noms et certaines situations sont transformés. »
Une fiction au réel incandescent
Du khôl et des cendres retrace l’itinéraire d’Imane, une jeune fille de 18 ans, et qui a vécu la révolution de 2019 au Liban. Le récit navigue entre fragments, souvenirs, cris et murmures.
Le khôl, maquillage ancestral utilisé par les Phéniciens depuis des millénaires avant Jésus-Christ, devient un symbole de féminité, de transmission, de beauté. Et les cendres, elles, sont celles des maisons effondrées, des deuils collectifs, de l’explosion du port de Beyrouth.
« Ce titre mélange douceur et tragédie. Il y a le soin, la beauté des femmes, et, en même temps, les drames, la mémoire des morts. C’est un hommage mélancolique et vivant », explique Mme Fayad.
Explosion à Beyrouth
Le 4 août 2020, Zeina Fayad se trouve chez ses parents. « L’explosion a tout fait trembler. Par réflexe, on s’est abrités dans une pièce sans fenêtres. Quand je suis rentrée chez moi, toutes les vitres étaient brisées. Si j’avais été là, je ne serais peut-être plus en vie. »
Elle a perdu des amis, une voisine. « Toute la nation est encore en deuil. Et la justice n’a toujours pas été rendue. »
C’est ce traumatisme, conjugué à l’incompétence de l’État libanais, qui l’a poussée à quitter le pays. « J’avais peur et je ne me sentais plus protégée. »
Le roman, acte de résistance
Né des manifestations de 2019, le projet du livre s’est d’abord esquissé à plusieurs mains, avec une de ses amies illustratrices, Hala Dabaji. Puis le projet s’est déplacé avec l’exil.
Puis, subventionnée par le Conseil des arts du Canada, Fayad reprend ses notes et les transforme en roman. « J’ai écrit la fin seulement après avoir traversé un long processus de deuil. Le deuil de cette crise à Beyrouth. »
Elle insiste : Du khôl et des cendres n’est pas un livre de douleur. C’est un livre de douceur. De résilience. De révolution aussi. « J’ai voulu y mettre de la poésie, une note d’espoir. Montrer qu’après les cendres, il peut rester de la lumière. »
Sortie symbolique
Faire paraître ce livre en août 2025, dans la semaine du cinquième anniversaire de la catastrophe, n’est pas anodin. « C’est un geste de mémoire et de réparation. On n’oublie pas. On écrit pour dire qu’on se souvient. » Pour dire que les morts comptent encore ? Oui.
En tant que femme, en tant qu’écrivaine, en tant que Libanaise, Zeina Fayad ressent la distance de l’exil, mais aussi la responsabilité de continuer à dire.
« On vit parfois la guerre à distance, à travers les réseaux, les appels. Mais l’art permet de transformer cette douleur. Ce livre est aussi un livre de l’immigration. »
Elle ajoute : « Il y a encore beaucoup à écrire. Et pas seulement sur le Liban. Nous avons besoin d’une paix durable, chez nous, mais aussi en Syrie, en Palestine, en Israël. Je demande la fin des hostilités. Nous sommes fatigués de la guerre. »
Écrire pour résister
Pour Fayad, la littérature a un rôle essentiel à jouer : « On peut résister par la culture. C’est un lieu de lien, de réflexion, de force. Et parfois, il faut juste pouvoir parler. Dire les mots qu’on nous interdit. »
Elle dit aussi écrire pour la diaspora. Pour ceux qui sont partis, pour ceux qui ne sont jamais revenus. « Il y a des pertes qu’on ne pourra jamais réparer. Mais nous pouvons encore exiger une réforme. Un renouvellement de la classe politique. Le Liban mérite des années de paix. »
Zeina Fayad a déjà plusieurs idées pour son prochain livre. Mais pour l’instant, elle prend le temps de laisser les graines germer. « Je crois qu’il faut écrire encore. Il y a une suite à raconter. Une suite à réparer. »
Du khôl et des cendres est une lecture nécessaire. Un témoignage lucide, tendre et puissant. Un cri silencieux, une main tendue à celles et ceux qui vivent encore parmi les décombres et la poussière du pays qui va mal… pour l’instant.
Photo: Révolte à Beyrouth. Crédit photo : Zeina Fayad
Pour écouter et lire plus sur Zeina Fayad, cliquez sur Beyrouth 360 : https://beyrouth360.com/2025/11/07/zeina-fayad-ecrire-cest-reprendre-les-renes-de-son-existence/
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