Oumou Diakité | Dossier Santé
Depuis 2021, Renée Boucher Beaulieu traverse Montréal à bord d’une clinique mobile de Médecins du Monde. Infirmière clinicienne formée dans le réseau public, elle exerce aujourd’hui dans un cadre qui lui offre ce qu’elle croyait avoir perdu : de l’autonomie, du sens et une proximité réelle avec les personnes qu’elle soigne. Rencontre avec une soignante qui revendique moins l’héroïsme que la lucidité, et qui réapprend, chaque jour, à tenir debout dans un système qui s’effrite.
« Ici, j’exerce enfin mon champ de pratique au complet. » Quand elle décrit son rôle, Renée va droit au but. Évaluer les patients, prodiguer les soins, prescrire lorsque c’est possible, et surtout répondre aux besoins immédiats, sans protocole inutilement contraignant. « En clinique, explique-t-elle, on est souvent restreint par des cadres très rigides. C’est dommage, parce que les infirmières cliniciennes pourraient être beaucoup plus autonomes. »
À Médecins du Monde, la latitude est plus grande : le champ de pratique s’élargit, la réponse clinique est plus agile, les soins mieux adaptés. « On porte plus de responsabilités, oui, mais on répond mieux aux besoins. » Elle regrette tout de même certaines limites — des actes qu’elle n’est pas habilitée à poser malgré la demande — mais l’ensemble demeure pour elle un compromis juste, efficace, humain, cohérent.
Entre humanité et désillusion
Le choix de devenir infirmière lui vient d’un goût ancien : la biologie, la médecine, le désir concret de résoudre des problèmes et de voir des changements se produire sous ses mains. Arrivée à Montréal il y a dix ans, Renée imaginait un contexte hospitalier stimulant. Elle y a finalement trouvé une réalité « frustrante », alourdie par la pandémie.

La COVID-19 a été le point de rupture : délestages, réorganisations chaotiques, surcharge, menace de burn-out. Elle refuse que sa vie personnelle en paie le prix. « J’ai compris que je devais sortir du réseau si je voulais continuer à soigner. » Elle ressort une vieille liste de souhaits professionnels. Médecins du Monde y figurait déjà : proximité, clientèle vulnérable, esprit communautaire, soins directs, c’est ce qui l’a attirée. « C’était mon bon compromis. »
Travailler en équipe
La clinique mobile n’est pas construite sur un binôme classique infirmière-intervenant social. Tout se décide selon les secteurs. Certaines sorties se font avec des pairs aidants, particulièrement en zones où la consommation, les risques d’overdose ou les enjeux sécuritaires sont élevés. D’autres s’appuient sur des navigateurs autochtones, pour intervenir auprès de communautés où la confiance se bâtit autrement.
Chaque infirmière garde les mêmes secteurs, les mêmes rues, les mêmes visages. « On ne se remplace pas. Ça permet de créer des liens. Et sur le terrain, les partenariats changent tout. Le pair aidant ou l’organisme local brise la glace, facilite l’approche, rend la présence légitime. »
Les défis ne viennent pas tant des patients, mais plutôt de l’environnement. Avant, l’équipe intervenait « en sac à dos », à pied et en métro. La clinique mobile a permis d’élargir les zones, mais a introduit d’autres contraintes : stationnement difficile, trafic, longues heures à travailler dehors en hiver, chaleur suffocante en été. « C’est l’environnement le plus dur. »
Renée insiste : la clinique mobile n’est pas un réseau parallèle. Les soins sont de courte durée — dépistage, plaies, infections mineures, santé sexuelle — et l’objectif est de ramener les personnes vers le système de santé régulier. « On aide pour faire les démarches de la RAMQ, on organise des rendez-vous… Mais on ne veut pas créer de dépendance. »
Pourtant, certains visages reviennent. Ce sont ces relations patientes, lentes, qui constituent pour elle les vraies réussites. « Un patient m’a appelée par mon prénom après trois ans. C’est ma mesure de réussite. »
Partager les barrières
Avec la clientèle d’Amérique centrale et du Sud, la barrière linguistique existe, mais se contourne : espagnol approximatif, applications de traduction vocale, phrases préenregistrées. « On peut s’organiser pour un interprète si nécessaire, mais sur le terrain, on se débrouille. »
Les partenariats — avec des organismes qui interviennent auprès de personnes autochtones, LGBTQ+, jeunesse, prévention — sont également essentiels. Ils créent une continuité, de la cohérence et parfois même une confiance immédiate.
Comment vivre entourée chaque jour de souffrance, de traumatismes, de récits lourds ? Renée répond avec une clarté désarmante : « Moi, ça va. Il faut savoir couper. Ne pas se croire indispensable. Fermer le cellulaire le soir. »
Elle refuse le mythe de l’infirmière héroïque : elle fait sa part, du mieux qu’elle peut, puis rentre chez elle pour continuer « plusieurs années encore ».
Pour une refonte réelle du système
Elle le dit sans détour : le système doit être repensé à sa fondation. Recréer de la proximité, revenir à l’esprit des anciens CLSC, réduire les critères qui excluent… « On a un excellent corps médical. Il faut juste en faciliter l’accès. Respecter la dignité des personnes qui souffrent. »
« Ce métier m’apporte des liens, des petites victoires qui durent. Le sentiment que, malgré tout, les efforts portent leurs fruits. »
Bref, Renée se prépare pour la suite de l’année 2026 et continue à travailler pour ces liens qui prennent trois ans à éclore, pour ces prénoms qu’on prononce enfin, pour ces vies qui, un instant, se redressent.
Photo en haut : Clinique Mobile (Crédit photo Médecins du Monde)
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