Les gens s’appauvrissent-ils vraiment ? Oui et non

Stéphane Desjardins | Dossier Économie et Économie familiale

On n’arrête pas de lire que la vie coûte toujours plus cher. Que la population s’appauvrit. Quelles sont les causes réelles ? En juin, Centraide dévoilait les résultats d’un sondage Léger selon lequel plus de 85% des Québécois affirment avoir des soucis financiers. Le quart affirme que leur situation financière s’est détériorée depuis six mois.

Le pouvoir d’achat des consommateurs a-t-il réellement baissé avec le temps ?

« Depuis des décennies, les salaires progressent plus vite en moyenne que l’inflation, confirme Sonny Scarfone, économiste principal chez Desjardins. Autrement dit, il persiste un mythe que le coût de la vie a augmenté plus rapidement que les revenus. C’est le contraire qui s’est produit, mais pas pour tout le monde. »

Pour ceux les gens moins fortunés, le coût de la vie a réellement grimpé, surtout depuis la pandémie, poursuit M. Scarfone.

Notre marge de manœuvre financière s’est rétrécie parce que notre consommation a changé.

Voiture et logement

« Statistique Canada rapporte que le prix des véhicules a grimpé plus rapidement que l’inflation, reprend l’économiste. La voiture moyenne d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle des années 1990. Elle vient avec des tas d’options et les fabricants ont pratiquement discontinué les modèles bas de gamme ou plus abordables. Les ventes de VUS ont explosé. »

Même chose dans le logement : pour plusieurs raisons, les prix ont fortement monté.

Après la pandémie, les coûts de construction ont augmenté à cause d’une foule de facteurs, l’inflation, les crises de la main-d’œuvre et des chaînes d’approvisionnement. La rareté de l’offre et la spéculation ont fait grimper les prix des logements neufs ou usagés. « L’an dernier, le loyer moyen a grimpé de plus de 9% par rapport à 2024 dans les régions de Montréal et Québec, reprend M. Scarfone. L’offre n’est pas assez suffisante, sauf dans le marché de luxe. »

Plus grosses

La valeur des maisons a aussi grimpé à cause d’un facteur méconnu : leur taille. Elle a bondi de 76% entre 1961 et 2020, selon une étude de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS). En 1961, la superficie moyenne était de 1200 pieds carrés. Aujourd’hui, elle est de 2200 pieds carrés, selon Écohabitation.

Les coûts de financement, entretien, chauffage, assurance, électricité ont donc explosé en 60 ans.

De plus, depuis l’avènement de la téléphonie cellulaire dans les années 1980 et d’internet dans les années 1990, une foule de nouveaux besoins sont apparus : abonnement au web, streaming télé et musique, cybercommerce, réseaux sociaux, jeux en ligne, gadgets numériques, etc. On parle de milliers de dollars de dépenses annuelles.

Se nourrir

Le coût des aliments a aussi explosé. En avril, l’inflation alimentaire était de 3,5% (épicerie et restauration) et 3,8% pour l’épicerie seulement, comparé à avril 2025. C’est plus que l’inflation globale de 2,8%.

En mars 2023, l’inflation alimentaire a atteint un record de 11% au Canada : la guerre en Ukraine venait d’éclater. En décembre 2025, elle se situait à 6,2%, le niveau le plus élevé depuis août 2023.

Le Bureau de la concurrence fédéral lançait justement une enquête sur les causes de la hausse généralisée du prix des denrées, tant pour la production que pour la distribution alimentaire, notamment la tarification au détail.

Parmi les pays du G7, c’est au Canada que se nourrir coûte le plus cher. Depuis 2022, les prix à l’épicerie ont grimpé de 22%, comparativement à 13% pour ceux des autres produits, écrivait la Banque du Canada en février.

« L’inflation alimentaire est influencée par une foule de critères, comme les changements climatiques, qui se répercutent sur les récoltes, la géopolitique, l’énergie, la main-d’œuvre, le taux de change, la lourdeur réglementaire », explique Sylvain Charlebois, directeur du laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie.

Comme le Canada importe une grande part des aliments qu’il consomme, l’épicerie augmente dès que notre dollar baisse. Il est passé de 81¢US à la mi-juin 2021 à 71¢US à la mi-juin 2026. Notre pouvoir d’achat collectif se détériore ainsi lentement. Et comme plus de la moitié de nos importations alimentaires proviennent des États-Unis, ça fait mal.

Ironiquement, le Canada produit et exporte beaucoup de nourriture. « On ne la transforme pas suffisamment chez nous. On a perdu l’habileté à contrôler la chaîne alimentaire », estime M. Charlebois. Bref, on envoie nos aliments bruts à l’étranger pour les transformer là-bas et on les importe à gros prix.

De plus, le Canada est dominé par un oligopole (Walmart, Cosco, Loblaw/Provigo, Sobeys/IGA, Metro) contrôlant entre 80% et 85% de la distribution alimentaire. Capitalisme 101: moins de compétition signifie des prix plus élevés. « Mais les bannières à rabais se multiplient, soutient Sylvain Charlebois.

Un Canadien sur quatre était en situation d’insécurité alimentaire en 2023, selon Statistique Canada. « L’inflation alimentaire impacte davantage les moins fortunés », reprend Sonny Scarfone.

Les plus fortunés, eux, sont à l’abri. « Les riches dictent les règles du marché, qui pénalisent les autres, commente Sylvain Charlebois. Le prix du bœuf augmente alors que les gens font la queue aux banques alimentaires. »

L’énergie

Au plus fort de la guerre avec l’Iran, en mars, Desjardins rapportait une inflation de 5,9% pour l’essence; 3,9% pour l’énergie en général.

Les bombardements iraniens ont endommagé ou détruit certaines installations de production, ce qui affectera les prix des biens de consommation, rapporte Desjardins.

La démographie joue aussi sur notre niveau de vie. Comme nous ne faisons pas assez d’enfants pour renouveler les générations et que nous entendons limiter l’immigration, cela se répercute sur notre productivité collective, donc la croissance économique.

Concrètement, nous avons moins d’argent dans nos poches à cause de facteurs hors de notre contrôle. Mais aussi parce que notre sentiment de réussite sociale passe souvent par de grosses maisons ou bagnoles, des vêtements dernier cri, des vacances dans des endroits instagrammables et une foule de besoins qu’on juge indispensables.

Surtout : l’inflation fait davantage de ravages chez les moins nantis, comme le démontre l’explosion du nombre de sans-abri.

L’inflation dans notre vie

Ça peut faire mal à nos finances personnelles.

Un bien de 1000$ acheté aujourd’hui coûtera 2653$ dans 20 ans à un taux d’inflation de 5%, selon un tutoriel de l’Autorité des marchés financiers (AMF).

Comment ça marche ?

L’inflation, c’est la hausse des prix des biens et des services sur un territoire donné. Elle est mesurée par Statistique Canada, qui utilise l’Indice des prix à la consommation (IPC), calculé selon un panier de 700 biens et services représentatifs de nos habitudes de consommation.

Comme tout le monde ne consomme pas la même chose, ça représente une moyenne. Plusieurs sont donc davantage affectés, notamment à cause du logement ou de la nourriture.

L’inflation fluctue énormément au fil des ans, mais elle est « inévitable ». La Banque du Canada considère qu’une inflation moyenne annuelle entre 1% et 3% est acceptable.

Comment réagir ?

Il y a moyen de se défendre contre l’inflation, mais ce n’est pas facile : écumer les promotions des épiciers, utiliser les points bonis des programmes de récompense, diminuer ses dépenses en les analysant périodiquement, se débarrasser de la deuxième voiture, acheter une voiture électrique, utiliser les services d’autopartage ou le transport collectif, acheter une propriété moins grande, vivre avec des colocataires, consommer de la culture gratuite (ou presque) offerte par les municipalités, retourner aux études pour trouver un emploi plus payant, se payer moins de vêtements, de restaurants,  de gâteries…


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