Équipe Reflet de Société | Dossier Culture
Avec La somme de nous, Denis Morin et Michel Lemieux signent une œuvre singulière, née d’une rencontre entre littérature et création scénique. Ce premier roman écrit à quatre mains est bien plus qu’une collaboration : il est le fruit d’un dialogue profond entre deux imaginaires, deux sensibilités, deux amoureux et une même volonté de raconter l’humain dans toute sa complexité.
D’un côté, Denis Morin, pour qui l’écriture est une nécessité vitale. Depuis l’enfance, il noircit les pages de contes, de poésie et de romans. « L’écriture est comme de l’oxy-gène », confie-t-il. Pour lui, tout commence par les mots : ses univers, souvent très visuels et technologiques, naissent d’abord de descriptions écrites, avant de prendre forme.
De l’autre, Michel Lemieux, artiste multidisciplinaire reconnu, dont la carrière s’étend sur plus de quarante ans. Habitué des scènes internationales, du théâtre à l’opéra en passant par le cirque, il a toujours été animé par le désir de fusionner les médiums. Son rapport à l’écriture passe par la scène, par les personnages, par la structure narrative. « Poser l’histoire », comprendre les intentions, donner du sens : autant de réflexes hérités de son parcours.
Leur rencontre pour La somme de nous apparaît alors comme une évidence. Le texte devient image, et l’image retourne au texte.
Écriture à quatre mains
À l’origine du projet, un manuscrit de Denis Morin intitulé Etcetera, d’environ 150 pages. L’idée d’une adaptation québécoise émerge avec les Éditions TNT, et Michel Lemieux commence à annoter le texte, d’abord timidement. Puis, progressivement, il réécrit, ajuste, approfondit. Le récit prend de l’ampleur, passe de 150 à 270 pages.
Michel travaille particulièrement les intentions des personnages, leur densité émotionnelle, leurs interactions. Denis, lui, enrichit le texte d’humour et de réflexions philosophiques. Ensemble, ils façonnent une œuvre où les frontières entre leurs écritures se brouillent.
Le résultat surprend : les auteurs ne distinguent plus qui écrit quoi. « On est devenus les caméléons l’un de l’autre », résume Denis Morin. Une véritable fusion, rendue possible par une posture rare en création : l’effacement de l’égo au profit de l’œuvre.
Liens, silences et transmission
Le roman se déploie à travers plusieurs générations et plusieurs territoires, du Québec à l’Europe. Au cœur du récit : une famille éclatée, marquée par des secrets, des non-dits et des héritages invisibles. Au cœur de ce roman, une histoire de famille fragmentée, marquée par les silences et les vérités enfouies.
En fait, tout débute avec une jeune pianiste qui quitte le Québec pour la France d’après-guerre, en quête de liberté. Des décennies plus tard, une écrivaine reçoit une lettre mystérieuse, porteuse d’un amour qui semble avoir traversé le temps.
Entre ces deux trajectoires, trois générations se répondent, liées par des choix passés et des secrets longtemps tus. À travers différents lieux et époques, les personnages avancent, hésitent, se cherchent jusqu’à tenter de recoller les morceaux d’une histoire familiale éclatée.
En choisissant de situer l’histoire en 1998, les auteurs introduisent une dimension particulièrement intéressante. Cette époque charnière, juste avant l’explosion du numérique, permet de revisiter une forme de communication aujourd’hui presque disparue : l’écriture épistolaire. Les lettres, réfléchies, longues et chargées d’émotions, contrastent avec la communication instantanée et abrégée qui s’imposera quelques décennies plus tard.
Ce choix narratif nourrit une tension particulière. Chaque mot compte, chaque lettre déclenche des décisions, des révélations, des bouleversements. Le roman avance ainsi avec un rythme haletant, malgré l’absence d’action spectaculaire. C’est l’action du quotidien, celle des émotions et des choix humains.
Entre héritage et identité
La somme de nous interroge en profondeur la notion de transmission. Que lègue-t-on vraiment ? Les passions, les talents, les peurs, les blessures sont-ils inscrits dans l’ADN ou se construisent-ils au fil des expériences ?
À travers ses personnages — certains âgés de 20 ans, d’autres de 80 — le roman explore ces zones floues où se croisent biologie, mémoire et culture. Une écrivaine découvre ainsi qu’elle porte en elle des élans hérités de parents qu’elle n’a jamais connus. Une question émerge alors : sommes-nous la somme de ce que nous vivons, ou de ce que nous recevons ?
Le titre, trouvé par Michel Lemieux, prend ici tout son sens. Il évoque une identité collective, façonnée par les autres, par les liens visibles et invisibles qui nous traversent.
Œuvre de lumière
Dans un paysage littéraire ambiant parfois marqué par le cynisme ou la noirceur, Denis Morin et Michel Lemieux revendiquent une autre approche. « Nous sommes dans une culture de la lumière, une culture de la vie, de la bienveillance », affirme Michel.
Cette intention se ressent dans le regard porté sur les personnages. Aucun jugement, mais une grande tendresse, même face à leurs zones d’ombre. Cette humanité a d’ailleurs été saluée par les premiers lecteurs, qui évoquent une œuvre profondément inclusive.
Certains y voient déjà un potentiel d’adaptation théâtrale, voire télévisuelle ; preuve du caractère visuel et incarné du récit.
Ensemble, au-delà de l’égo
Au-delà du livre, La somme de nous est aussi une réflexion sur la création à deux. Les auteurs insistent sur l’importance de l’écoute, de l’ouverture et de l’amour dans un tel processus d’écriture. « Il faut écrire sans confrontation, avec bienveillance », expliquent-ils.
Pour eux, cette expérience dépasse largement le cadre littéraire. Elle touche à l’essence même des relations humaines : accepter de se transformer au contact de l’autre, pour créer quelque chose de plus grand que soi.
« La somme de nous est plus pertinente que nos égos séparés », résume Michel Lemieux.
Et après ?
Une suite est déjà en préparation, avec une parution envisagée dans les prochaines années. Peut-être 2027, qui sait ? Une preuve que cet univers, riche et habité, n’a pas encore livré tous ses secrets.
Autres textes sur Culture
- Ce que trente ans de silence ont écrit
- Quarante étés au rythme de l’Afrique
- Richard Avedon : le portraitiste du temps qui passe