Problèmes et solutions à l’école Tarsakallak

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François Bellemare | Dossier Autochtone

Comme beaucoup de visiteurs, j’étais admiratif en circulant dans les locaux de l’école Tarsakallak, qui dessert le village d’Aupaluk : bâtiment neuf, personnel accueillant, élèves souriants. Dans l’entrevue qu’elle m’accorde, la directrice adjointe Nuna Akpahaktak ne se gêne pourtant pas pour présenter les deux côtés de la médaille.

Elle vient d’une des familles fondatrices de la communauté, des gens de Kangirsuk qui fréquentaient déjà la zone sur une base saisonnière avant de se sédentariser au tournant des années 1980. « Comme la majorité des parents actuels de l’école, je l’ai fréquentée étant enfant. Donc en suivant le parcours pédagogique particulier au Nunavik : maternelle et premier cycle du primaire entièrement en inuktitut. Et à partir de la 3e année, intégration progressive au curriculum français ou vers l’anglais, au choix des parents ».

Parcours académique ou apprentissage traditionnel

Représentant donc ces nouvelles cohortes d’Inuits trilingues, Nuna a pourtant quitté l’école après le 2e secondaire, comme beaucoup d’autres dans son patelin. « J’ai passé mon temps avec ma famille élargie, dans des activités traditionnelles : couture, soin des aînés ou des jeunes enfants. Selon les saisons, en activités de plein air : chasse, pêche et cueillette des petits fruits (bleuets, chicoutai) ou du duvet d’eider qui sert d’isolant dans les vêtements d’hiver. Plus tard, je suis devenue enseignante en langue et culture inuite dans l’école de mon enfance ! Et huit ans plus tard, directrice adjointe ».

Ses tâches ressemblent à celles de n’importe quelle direction d’école au Sud, mais doublée ici des défis particuliers aux communautés du Nunavik. « Selon les années, on a entre 2 et 6 inscriptions en maternelle, 30 au primaire et 20-25 au secondaire ». Avec au total 50 à 60 élèves, l’école regroupe 25% de la population totale (240 personnes) de ce village nordique, du Nunavik. Soit plus du double de la moyenne québécoise qui oscille plutôt à 10-12 %.

De sérieux obstacles à la persévérance scolaire

« Certains de nos élèves reçoivent l’appui requis à la maison, poursuit-elle : aide aux devoirs, horaire encadré, alimentation équilibrée. Et d’autres, beaucoup moins ». Elle relate des cas d’enfants arrivant le matin sans avoir fait de travail scolaire la veille, sans apporter de lunch; ou sans même avoir déjeuné. Comment étudier dans ces conditions ? Triste refrain entendu à la grandeur du Québec, mais qui au creux de la baie d’Ungava s’alourdit d’un problème plus aigu, nous confie-t-elle sans détour.

« La légalisation du cannabis avait déjà fait augmenter la consommation, depuis que la SQDC livre par la poste. Mais maintenant, nos villages sont confrontés à une vague de nouvelles drogues dures, difficilement détectables dans les colis livrés par avion. Bien sûr, dans une localité limitée à trois ou quatre rues, beaucoup de résidents savent qui vend ces substances souvent mortelles. Mais personne n’ose dénoncer ». Nuna souligne que, même si seule une minorité d’élèves est touchée par ce fléau, cela peut facilement perturber tout un groupe. « Les 2-3 dernières années du secondaire sont les plus difficiles au niveau de l’assiduité scolaire. L’an dernier, par exemple, aucun de nos élèves n’a gradué ».

Le prof de basket tente un panier à trois points

Ce soir-là, dans le gymnase de l’école, une quinzaine de jeunes Inuits se consacrent au volleyball et au basketball. À les regarder réussir des « paniers à trois points » (tir tenté à plus de 22 pieds), leur niveau technique impressionne. Les formations font de plus en plus bonne figure lors des compétitions interrégionales. Cela s’explique par plusieurs facteurs, entre autres par la « clinique de basketball » que donne dans les différents villages un enseignant spécialisé : Quesly-Marie Norésias.

Toutes les écoles du Nunavik comptent dans leur personnel des enseignants venus du Sud, comme ce natif de la ville de Québec diplômé en Sciences de l’exercice. Issu de la diaspora haïtienne, on pourrait même dire de lui que, dans les communautés au nord du Nord, il incarne lui-même « le sud du Sud ».

Son parcours sportif est de haut niveau : d’abord en athlétisme (ancien champion québécois de saut en hauteur), puis en basketball avec l’Académie d’Alma, au Lac-Saint-Jean. Il jouera ensuite comme professionnel pour l’Université de Providence, dans l’État américain du Montana. Il est maintenant entraineur adjoint de l’Alliance de Montréal, équipe professionnelle dans la Ligue élite canadienne de basketball (LÉCB).

Pour la Commission scolaire Kativik, qui gère les écoles du Nunavik, il mène une initiative originale consistant à combiner basketball et mathématiques. « Les élèves se livrent à une série de tirs au panier, tentés depuis diverses positions. Et doivent ensuite calculer leurs résultats : calcul de progression de réussites, pourcentage de succès selon chaque position, etc. Le tout est inspiré du Hoop Lab, une plateforme d’apprentissage des mathématiques par le basketball, fondée par Francis Ihaza et distribuée par l’organisme jeunesse L’Atelier 803, de Thetford Mines.

« L’exercice comporte un incitatif à la pratique parascolaire, en plus de favoriser l’assiduité de l’élève en mathématiques; autant que dans la discipline sportive elle-même. Bref, on vise un triple résultat ». Une métaphore du panier à trois points ?

Le prof sourit de la figure de style : « L’approche est plutôt conçue pour aider l’élève à suivre sa constance, sa progression. Mais elle doit s’adapter à chaque milieu. » Lui-même avoue avoir subi un choc culturel en venant au Nunavik la première fois. « Les jeunes ne gèrent pas leurs émotions de la même façon que nous au sud », se rappelant la façon dont les élèves lui répondaient parfois. « Dans certains cas, ce peut être relié à une situation familiale difficile; ou alors, simplement à cause du fossé culturel entre Autochtones et Allochtones. Ç’a été exigeant au début de me confronter à des situations difficiles lorsque j’insistais sur l’assiduité, l’effort. Mais avec la communication, la patience, la compréhension, on peut arriver à réaliser de belles choses. Et même des fois, à changer des vies ! ».

L’exigeant passage de l’informel au formel

Pour le visiteur du sud, ce qui est le plus déroutant avec l’effarant niveau de décrochage scolaire du Nunavik de 73% des jeunes, selon la commission scolaire. C’est l’apparente compétence professionnelle néanmoins observée chez beaucoup d’enseignants résidents : « C’est vrai que j’incarne moi-même cette contradiction, reconnait d’emblée la vice-directrice scolaire, en étant responsable d’encourager la persévérance chez nos jeunes au secondaire que je n’ai moi-même pas complété ».

En entrevue à Kuujjuaq, Jeannie Dupuis, directrice adjointe de la Commission scolaire Kativik (dont dépend Tarsakallak), me rappelait que la notion même de scolarité est arrivée relativement récemment dans la société inuite. Ce qui explique la forte proportion d’individus autodidactes, dans une foule de domaines. Ceci dit, la presque totalité des interlocuteurs locaux rencontrés s’accordent pour dire que la formation « formelle », avec diplomation, est désormais incontournable. Surtout avec la perspective de l’auto-gouvernance que réclame l’ensemble des instances inuites.

« Un gros coup dur, reconnait Nuna Akpahaktak, a été l’incendie qui a ravagé l’ancien édifice de notre école, en 2014. Mais le gouvernement a depuis construit ce nouveau bâtiment ». La Commission scolaire fait des efforts permanents de recrutement – un défi sans fin dans un Nunavik en croissance démographique continue. « Un gros atout, conclut Nuna, c’est qu’on a maintenant une belle équipe-école, super motivée. Et n’oublions pas les activités parascolaires qui nourrissent la persévérance ainsi que le rôle de certaines familles qui s’implique. Pour chaque problème, l’école cherche une solution ».

Sous ce titre évoquant le 50e anniversaire de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (CBJNQ) dont sont issues les instances du Nunavik, l’auteur livre une série de reportages sur cette région. Il a tiré profit d’une bourse d’excellence de l’Association des journalistes indépendants du Québec (AJIQ).


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