Équipe Reflet de Société | Dossier Santé
Dans la petite clinique de Médecins du Monde, au cœur de Montréal, les journées ne commencent jamais de la même manière, mais elles se terminent souvent de façon identique : avec l’impression d’avoir tenu debout, quelques heures encore, le fragile édifice de la dignité humaine. Maria Diaz le sait. Intervenante sociale spécialisée auprès des migrants à statut précaire, elle est l’une de ces travailleuses de l’ombre dont l’action invisible soutient pourtant des centaines de vies.
« Je suis aussi immigrante », précise-t-elle. Vénézuélienne, arrivée il y a onze ans au Québec, elle connaît intimement les dédales administratifs du parcours migratoire, la peur de mal faire, l’angoisse de ne pas comprendre un système qui décide pourtant de tout.
« C’est mon histoire qui m’a menée ici. J’ai vécu un parcours complexe. Alors, quand j’ai étudié, je savais que je voulais accompagner des personnes qui me ressemblent. Les droits humains m’animent. »
Aujourd’hui, Maria travaille au volet adulte de la clinique. Son rôle se situe à l’intersection du social, du médical, du juridique et de l’humain. Elle agit en binôme avec une infirmière : après le triage initial effectué par les bénévoles, les personnes sont orientées vers elle pour une évaluation sociale.
« Je dois comprendre pourquoi la personne n’a pas accès au système : est-ce que c’est lié à son statut, à un document manquant, à une démarche inachevée ? Est-elle accompagnée par un avocat, un consultant ? Où en est-elle dans son parcours migratoire ? » C’est là que tout commence. Une fois l’évaluation sociale menée — immigration, situation familiale, conditions économiques, santé mentale, santé physique — Maria transmet les informations à l’infirmière pour un plan de soins global.

Les après-midis, ses tâches changent : suivis auprès de députés, communication avec des avocats bénévoles, demandes humanitaires, interventions auprès de personnes âgées perdues dans les méandres du numérique. « Nos journées sont denses. Et toujours avec la même urgence : ne laisser tomber personne. »
Obstacles à la santé
Lorsque l’on demande à Maria quelles sont les réalités vécues par les personnes qu’elle accompagne, elle soupire légèrement. « La population est très variable. Beaucoup de migrants à statut précaire, d’Amérique latine et d’Afrique, mais sans statistiques précises. Ce sont des parcours marqués par la peur, la précarité, l’angoisse. »
La première barrière, la plus importante, est l’absence de couverture médicale. « Sans assurance, une consultation peut coûter plus que le loyer d’un mois dans leur pays d’origine. Les cliniques les refusent. Le système de santé leur ferme les portes. »
Au Québec, l’accès aux soins publics est conditionné par l’admissibilité à la Régie de l’Assurance maladie (RAMQ). Juridiquement, le droit à la santé est reconnu comme un principe fondamental dans les engagements internationaux du Canada, notamment dans le cadre du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Mais ce droit ne se traduit pas par une obligation automatique de prise en charge pour toute personne présente sur le territoire.
Ainsi s’installe un écart immense entre le principe et le terrain : ce qui devrait relever d’un droit universel devient, dans les faits, un privilège conditionné par un statut administratif.
Médecins du Monde tente alors de combler les brèches. « Nous ne pouvons pas donner de conseils juridiques, mais nous sommes très bien informés des lois et des recours. Dès que je détecte un besoin, je les réfère vers nos avocats bénévoles, puis vers des ressources spécialisées. »
Cette mécanique de référencement, Maria la résume simplement : « On travaille ensemble pour la santé globale de la personne. » Cela inclut aussi la santé mentale, minée par l’incertitude, les violences bureaucratiques, l’isolement et la peur d’être vu.
Dans les failles du système
Certaines situations la marquent profondément. Elle évoque, ces personnes sans statut qui attendent des heures devant une clinique, puis renoncent par manque d’argent ou par peur d’être dénoncées. Ceux qui dorment dans la rue après un refus des refuges, ceux qui doivent travailler « au noir », ceux qui mangent un repas par jour, ceux qui n’osent pas appeler une ambulance.
« Beaucoup pensent que les migrants viennent ici pour profiter. C’est faux. Ils ne viennent pas en touristes. Ils viennent traumatisés. Ils veulent vivre, pas survivre. » Alors, comment bâtir la confiance dans un milieu où tant de gens ont peur ? « La première chose est d’être humaine. Présente. Ne jamais juger. Il faut écouter vraiment, expliquer clairement, protéger autant que possible. »
Au sein de l’équipe, le soutien est essentiel. « On ne pleure pas devant les gens, mais certaines histoires nous touchent. Heureusement, nous avons des supervisions cliniques et une équipe soudée. »
Petites et grandes victoires
Ce qui lui donne la force de continuer, ce sont les réussites. Certaines sont spectaculaires : une famille qui obtient sa résidence permanente, un patient qui reçoit enfin une couverture médicale discrétionnaire malgré son statut. D’autres sont plus discrètes : une femme âgée qui parvient à compléter un formulaire, un homme qui retrouve le sommeil après un appel rassurant.
Et puis il y a les victoires collectives : en 2021, Médecins du Monde a contribué à l’obtention de la couverture médicale pour tous les enfants, sans égard au statut des parents. Une avancée majeure qu’elle évoque avec fierté.
Un appel à la dignité
Quand on lui demande ce qu’elle dirait aux décideurs, elle répond sans hésiter : « Nous sommes des humains. Eux aussi. Et c’est nous qui précarisons les migrants vulnérables. Leur redonner une dignité empêcherait tant de problèmes de santé. »
Pour Maria, la solution est structurelle : un statut pour tous, une protection minimale, et la reconnaissance que chaque vie mérite un traitement humain — sans exception. Dans le monde qu’elle voudrait bâtir, elle voit un système dans lequel nul ne devrait quémander les droits les plus élémentaires. En attendant ce jour, Maria Diaz, avec son calme et sa détermination, continue de tenir l’humanité à hauteur de regard.
Photo en haut : Médecins du Monde Clinique des Migrants (Crédit photo : Marion Quesneau)
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