Équipe Reflet de Société | Dossier Immigration
Montréal — Mardi matin, un 2 septembre, 10h, Centre Afrika, les rideaux filtrent une lumière d’été qui contraste avec la gravité de l’instant. Dans cette salle de presse improvisée, une caméra filme, des stylos grattent le papier, des jambes fébriles frappent le sol, des chuchotements qui rassurent tapissent l’ambiance très pesante. Un stand avec des choses à grignoter a été installé au fond de la salle mais personne n’y touche. Nous savons tous pourquoi nous sommes là, et certainement que nous avons le ventre serré. Au cœur de l’attention : deux pères de famille que le Canada s’apprête à expulser, laissant derrière eux des enfants en larmes et des épouses désemparées. Pour la communauté congolaise de Montréal, c’est plus qu’une affaire individuelle : c’est le symbole d’une politique migratoire jugée aveugle et inhumaine.
Jonas Kiese Umba, survivant et nouveau père
Marié à Fannie Séguin depuis mars 2024, Jonas, 28 ans, est le père d’une petite Kimia, née en mai dernier. Son histoire commence à Kinshasa, où il a participé à des manifestations pacifistes en janvier 2016 contre le maintien illégal de Joseph Kabila au pouvoir.
« Les balles ont parlé plus fort que nos cris », raconte-t-il, évoquant la répression policière. Son père décide alors de l’envoyer au Québec pour lui offrir un avenir sûr.
Installé à Saint-Hyacinthe, Jonas enchaîne les petits boulots, apprend le français, découvre ce qu’il appelle « l’esprit québécois ». « J’ai adopté le dialogue, le vivre-ensemble. Ici, je ne suis pas seulement un immigrant, je suis devenu un citoyen dans l’âme », confie-t-il, la voix tremblante avec au bout des doigts ce discours qui a dû lui demander mille et un courages.
Pourtant, en mars 2025, un message tombe : ordre d’expulsion. Le 10 septembre 2025, il devra quitter le pays pour retourner en RDC, que le gouvernement canadien considère comme sûre, malgré les violences persistantes, la guerre et le génocide en cours.
Son avocat, Me Stewart Istvanffy, dénonce une « erreur de jugement tragique ». Selon lui, Ottawa confond le mouvement Bundu Dia Mayala (BDM), un parti politique légal et pacifiste, avec une organisation « subversive ». « On brise une famille pour une méprise administrative », finit-il par trancher.
Cristiano Bindo Nguya, un père indispensable
À Drummondville, Cristiano mène depuis 2015 une vie discrète, rythmée par le travail et les allers-retours à l’hôpital Sainte-Justine.
Père de quatre enfants canadiens, il accompagne régulièrement son fils atteint de drépanocytose, une maladie héréditaire grave qui peut être mortelle sans soins constants. « Si je pars, qui va l’accompagner ? Qui sera là pour lui ? », interroge-t-il, le souffle court.
En novembre 2022 déjà, il avait échappé à une première tentative de déportation grâce à un permis temporaire. Mais sa demande de résidence permanente est restée lettre morte.

Le 5 septembre, il devra embarquer pour l’Angola, l’un des pays les plus répressifs du continent, selon les organisations internationales.
Sa femme, Nike Sangi Luyindamo, elle-même menacée d’expulsion pour avoir participé à des manifestations contre Kabila, s’effondre en parlant de l’avenir de ses enfants : « Ils ne mangent plus, ils ne dorment plus. Leurs résultats scolaires chutent. »
Enfin, comment expliquer à un enfant qu’il peut perdre son père parce que le système l’a décidé ?
Une communauté sous le choc
Papy Omgona Lunge, président de la Communauté congolaise du Grand Montréal prend la parole devant les médias. « Nous parlons de pères de famille honnêtes, intégrés, qui travaillent et paient leurs impôts. Pourtant, on les traite comme des menaces. Ces expulsions traumatisent leurs enfants et fragilisent toute une communauté. »
Pour lui, les conséquences sociales sont graves : décrochage scolaire, vulnérabilité psychologique, risque de dérive vers les gangs. « Un père, ça ne se remplace pas. Ces enfants sont l’avenir du Canada. Comment construire un avenir si on détruit leurs repères ? »
Carine Masita, membre du conseil d’administration de la COCOM, exprime son indignation : « Nous commençons à avoir honte de demander l’asile. Nos compatriotes ne sont pas des criminels, ce sont des citoyens qui rendent le Canada plus fort. » Elle promet des pétitions, des manifestations, une mobilisation « jusqu’au bout ».
Une bataille juridique et politique
Les avocats présents dénoncent une « campagne de déportations » menée sans transparence. Me Istvanffy accuse Ottawa d’ignorer ses obligations internationales et la Charte des droits et libertés. « Ces enfants sont citoyens canadiens. Ils ont le droit de vivre avec leur père. »
Au plan politique, la situation reste floue. Louise Gagné, militante impliquée dans le dossier, affirme avoir sollicité les députés fédéraux concernés. « Certains se défilent, d’autres disent que ça ne les concerne pas. Mais comment cela pourrait-il ne pas concerner des élus, quand des familles entières risquent d’être détruites ? »
Un fléau silencieux
Les cas de Jonas et Cristiano ne sont pas isolés. Selon les associations, plusieurs dizaines de familles congolaises vivent aujourd’hui la même menace. Les défenseurs des droits dénoncent une « discrimination systémique » qui viserait de manière disproportionnée la communauté congolaise au Canada.
Pour Me Kabaya, membre du barreau de Kinshasa et conseiller au Barreau du Québec, l’amalgame entre mouvements politiques congolais et groupes subversifs est au cœur du problème : « Le gouvernement du Canada a signé un document en septembre qualifiant le BDM de mouvement subversif. C’est une erreur d’analyse qui coûte des vies. »
Et maintenant : Consternation au Centre Afrika
Dans la salle du Centre Afrika, les regards se croisent, les voix se brisent. Fannie Séguin observe sa mère serrer très fort la petite Kimia puis elle regarde les quatre enfants de Jonas et Nike et ne peut s’empêcher d’avoir un tendre regard pour eux. Elle comprend. Elle comprend tout.
Puis à la fin de la conférence de presse, quand nous allons la voir pour l’interroger, une confidence nous a brisé le cœur : « Je suis partagée, dit-elle. Suivre mon mari, c’est exposer ma fille à un pays que le Canada lui-même conseille d’éviter. Rester ici sans lui, c’est la condamner à grandir sans son père. Je ne sais pas quoi faire. »
Les avocats réclament un moratoire immédiat, les associations multiplient les appels à la ministre de l’Immigration. Mais le temps presse : le 5 et le 10 septembre 2025, deux familles pourraient être brisées.
La question plane, comme une condamnation morale : que vaut une société qui mesure la sécurité de ses frontières en larmes d’enfants ?
La suite : L’expulsion de Cristiano
Cristiano a du quitter le Canada le 5 septembre. Sa femme et les enfants sont terriblements épleurés. Toutefois, ils tentent de rester courageux et garder l’espoir du retour de ce père de famille, de ce mari, de cet ami, de ce travailleur, qui a fait beaucoup pour eux et pour le Québec. Selon des informations de Louise Gagné, qui tente encore à ce jour à obtenir des nouvelles de ce dernier. Prochainement, nous nous rendrons à la Cour fédérale pour soutenir le dossier de Jonas, mardi le 9 septembre, afin qu’il ne soit pas renvoyé, le lendemain, au Congo.
Photo en haut – Fannie et Jonas (crédit photo – Oumou Diakité)
English version of the expulsions

