Oumou Diakité | Dossier Féminisme, Société
Pendant longtemps, l’Association féministe d’Éducation et d’Action sociale (AFÉAS) s’est résumée à une image clichée : celle de dames retraitées tricotant dans des salles paroissiales, quelque part dans un village du Québec profond.
Une caricature tenace, que certaines jeunes féministes répètent sans même y croire. Mais sous les pelotes de laine se cache en réalité l’un des piliers historiques du féminisme québécois.
Six décennies plus tard
Fondée en 1966 par le regroupement de plusieurs organismes, l’organisation fête en 2026 soixante années d’engagement social, politique et économique. Sa mission reste la même : améliorer la condition des femmes, favoriser l’égalité des sexes et renforcer le pouvoir citoyen des femmes dans la société québécoise.
« L’AFÉAS est un organisme qui a toujours porté des revendications politiques concrètes, en rédigeant des mémoires, en participant aux consultations, en portant la parole des femmes là où elle n’était pas encore entendue, » rappelle Rouba Hamidi, l’actuelle présidente.

Parmi ses conquêtes majeures : la reconnaissance des droits familiaux, le congé de maternité, la lutte contre les violences conjugales. Si l’organisation fut fondée par et pour des femmes, les dernières décennies ont vu son ouverture à des hommes alliés, membres de soutien actifs, à qui l’on confie aujourd’hui l’animation d’ateliers, la prise de parole, une participation au travail communautaire.
Une évolution naturelle pour une association qui revendique un lieu pour regrouper les femmes de la diversité québécoise: jeunes et aînées, femmes immigrantes, salariées, entrepreneures, mères, citoyennes engagées.
Femmes au foyer
Le plus emblématique des dossiers de l’organisme est certainement le « travail invisible » des femmes qui se consacrent à la gestion du foyer, à l’éducation des enfants notamment. Une notion que l’AFÉAS a contribué à forger dans les années 1980.
Le travail non rémunéré fait tourner le monde sans apparaître dans les colonnes du Produit intérieur brut (PIB) : tâches domestiques, soins aux proches, bénévolat communautaire, accompagnement scolaire, etc. Cette notion était au cœur des engagements des États lors du Forum international des Femmes à Beijing en 1995 ; dorénavant, le PIB doit documenter le temps non rémunéré, notamment celui des femmes.
« C’est un travail qui repose encore massivement sur les femmes. Et aujourd’hui, ce sont souvent les jeunes femmes qui portent la charge mentale et affective de toute une famille, en plus de leur emploi ou de leurs études. » souligne la présidente. Mme Hamidi parle en connaissance de cause car avant de devenir directrice générale de l’AFÉAS, elle a passé plusieurs années à s’occuper de ses enfants, loin du monde du travail.
« Je n’avais pas conscience, à l’époque, de la portée politique de ce que je vivais. » C’était du don de soi, de l’amour ; mais cela a définitivement un coût économique, un impact sur la retraite et la reconnaissance sociale.
Depuis un an, l’AFÉAS a remis ce sujet au centre de ses revendications. En mars 2024, l’organisation a réuni une coalition pancanadienne (Yukon, Ontario, Québec et Nouveau-Brunswick) pour un grand événement à Ottawa sur le travail invisible.
L’objectif : proposer un projet de loi et des outils fiscaux d’ici trois ans. « Le travail invisible représente à peu près 30 % du PIB canadien. Il est temps que la société le reconnaisse et le compense. »
Reconnaissance des stages non rémunérés, crédits d’impôt pour proches aidants, réflexion sur la conciliation famille-travail. Les angles d’attaque sont nombreux. Et les témoignages aussi. L’AFÉAS dispose d’une vaste documentation sur le sujet et prévoit de la rendre plus accessible dans les mois à venir.
Un quotidien politisé
L’organisation souhaite être un lieu de transmission aux femmes jeunes et moins jeunes, aux nouvelles arrivantes, aux citoyennes engagées, aux lycéennes curieuses, aux étudiantes fauchées. Montrer que leur quotidien a une valeur, une portée, un sens politique. Leur dire qu’elles ont droit à la reconnaissance et qu’elles peuvent, en retour, s’engager pour faire changer les choses.
« Nous voulons créer une conscience citoyenne forte. Montrer qu’on peut agir. Que l’égalité salariale, l’égalité à la retraite, se construisent dès aujourd’hui. Que les femmes qui font bénévolement du soutien communautaire participent à la solidarité sociale. Que tout cela mérite un vrai respect et une reconnaissance. »
Pourquoi l’AFÉAS est-elle plus pertinente aujourd’hui ? Parce qu’elle agit ici, mais aussi ailleurs. En octobre 2024, Rouba nous expliquait que l’AFÉAS était présente à l’ONU pour représenter le Québec et porter la voix du travail invisible au niveau international. Parce qu’elle ne tricote pas. Elle tisse. Des solidarités, des revendications, et peut-être, avec notre aide, une société plus juste.
Photo en haut : L’AFÉAS en convention (Crédit photo : Emma Saffa)
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